L’homme aux 2000 disques

Pour Ron Carter, le rôle du contrebassiste se compare à celui d’un quart-arrière au football : pierre d’assise de l’ensemble.
Photo: François Pesant Le Devoir Pour Ron Carter, le rôle du contrebassiste se compare à celui d’un quart-arrière au football : pierre d’assise de l’ensemble.

Ce n’est même pas une exagération : le contrebassiste Ron Carter a participé à l’enregistrement de près de 2000 disques au cours de sa carrière. Ce qui veut dire pratiquement un disque par jour pendant cinq ans… Sûrement la preuve suprême du talent de caméléon du légendaire musicien.

« En fait, c’est davantage autour de 1800 albums », précise Carter au bout du fil, avant d’échapper un rire. « C’est quand même beaucoup », reconnaît l’homme de 78 ans avec sa voix de basse, claire et assurée.

Beaucoup ? En effet. Mais n’allez pas lui dire que c’est dû à un don particulier, il répondra avoir « eu la chance d’être visible et disponible ». « J’ai toujours été surpris et content que les gens me choisissent. »« Honnêtement, je ne me souvient pas de toute la musique enregistrée. Mais je pense me souvenir de tous les studios, au moins… », dit-il.

Figure de référence de la contrebasse jazz depuis le milieu des années 60 — notamment après son passage au sein du deuxième grand quintette de Miles Davis entre 1963 et 1968 —, Carter continue ses activités avec une passion intacte envers la musique, que ce soit l’enseignement, les spectacles ou les enregistrements.

« Ce qui me motive encore ? La perspective d’un grand set, dit-il. Tout simplement. Trouver une nouvelle combinaison de notes pour raconter une autre histoire. Selon les gens avec qui je joue, leur attitude, leurs habilités, leurs intérêts, leur curiosité, c’est toujours différent et motivant. J’ai encore une forme d’étonnement quand quelqu’un arrive avec une manière de faire à laquelle je n’avais jamais pensé, un type d’arrangement inédit. »

Le plaisir de la scène et de son instantanéité demeure ainsi entier chez lui, même s’il a abandonné depuis longtemps les longues tournées. « Le studio permet d’établir un repère historique : nous avons joué ceci, à cette vitesse, à ce rythme, dans telle tonalité, avec tels joueurs et telles notes. Quand vous jouez live, vous n’êtes pas préoccupés par l’idée de préservation. Vous jouez, les notes disparaissent et vous recommencez le lendemain soir en essayant encore de créer quelque chose d’intéressant. »

S’adapter

S’il est autant demandé depuis un demi-siècle, c’est que Ron Carter sait s’adapter à tous les styles de jazz et tous les formats d’expression. Caméléon en son genre. « Mon travail comme accompagnateur, c’est de m’assurer que le leader aura envie de me rappeler lors de son prochain projet. Façon de dire que je dois trouver le son qu’il recherche, la bonne manière de jouer, la bonne attitude et la bonne présence. »

Carter compare le rôle du contrebassiste à celui d’un quart-arrière au football : pierre d’assise de l’ensemble. C’était vrai dans les années 60, et cela demeure vrai aujourd’hui, dit-il. Ce qui a changé, toutefois, c’est toute la technique entourant la prise de son de la contrebasse, qui permet aujourd’hui une infinité de variations qui étaient impossibles à faire il y a quelques décennies.

« Je ne pense pas qu’un autre instrument ait autant changé, explique Carter. Plusieurs choses sont arrivées : les contrebasses ont maintenant un micro intégré, ce qui nous permet d’être plus présents dans le son, autant que n’importe quel instrument. Ça a forcé les contrebassistes à être plus modulés dans leur jeu, à mieux comprendre les harmonies, à expérimenter pour trouver les cordes qui allaient produire le meilleur son, etc. Plusieurs facteurs ont fait en sorte que les contrebassistes pensent aujourd’hui différemment qu’à l’époque où j’ai commencé, alors qu’on ne les entendait pratiquement pas, peu importe ce qu’ils jouaient. »

Élégance

 

N’importe qui l’a déjà vu sur scène sait que Ron Carter est synonyme d’élégance : dans la manière, dans le son, dans l’habillement aussi. Pour lui, pas question de monter sur scène si ce n’est vêtu d’un costard-cravate avec mouchoir à la poche. Ce pourrait être un fait anecdotique, mais Ron Carter insiste pour dire qu’il s’agit plutôt d’un élément important de sa conception de son métier.

« Les gens vont travailler en veston-cravate ? Moi aussi. La musique est un travail, un travail difficile. Si je monte sur scène en espadrilles et en t-shirt, je manque de respect aux spectateurs présents, mais aussi à la musique, d’une certaine façon. Or, je suis là pour le public, et pour la musique. »

http://www.youtube.com/watch?v=MnEo20q-OKM

En spectacle samedi, au Monument-National, à 20 h.



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