Il était trois fois Abdullah Ibrahim

Le Sud-Africain Abdullah Ibrahim est reconnu comme étant le plus grand jazzman que l’Afrique ait produit.
Photo: Festival international de jazz de Montréal Le Sud-Africain Abdullah Ibrahim est reconnu comme étant le plus grand jazzman que l’Afrique ait produit.

Pas un mot au public ou aux musiciens, et très peu de notes au piano : le Sud-Africain Abdullah Ibrahim a pourtant livré cette semaine un spectacle ovationné lors d’un passage à Ottawa. Une manière de rappeler qu’on peut dire beaucoup avec peu de choses lorsqu’on y met du sens, ce à quoi le légendaire musicien excelle.

Désormais octogénaire, Ibrahim en est seulement à sa cinquième présence au Festival international de jazz de Montréal (FIJM), la dernière datant de 2003. Mais l’attente sera comblée par trois spectacles permettant de savourer Ibrahim en autant de formats. Et tant mieux.

Reconnu comme étant le plus grand jazzman que l’Afrique ait produit, Abdullah Ibrahim développe depuis plus d’un demi-siècle un style enraciné à la fois dans la tradition du jazz — surtout Duke Ellington et Thelonious Monk — et dans les musiques traditionnelles africaines, que l’on reconnaît par son « toucher percussif, son intensité et sa complexité rythmique », selon le résumé efficace du Dictionnaire du jazz.

Ce style hybride a préparé la voie à des générations de jeunes musiciens africains, rappelait le magazine Downbeat dans un portrait publié en mai. Là comme ailleurs, on soulignait l’extraordinaire habilité d’Ibrahim [qui s’est fait connaître sous le nom de Dollar Brand avant de se convertir à l’islam en 1968] à faire chanter n’importe quel bout de mélodie tirée d’un choix original de notes ou d’un rythme inattendu.

« Le premier instrument, c’est la voix, expliquait le musicien. Alors l’idée est de faire écho à cette voix, peu importe l’instrument, et de trouver la manière de faire respirer » les phrases musicales. Un conteur sans paroles, griot à sa façon. Africain dans la manière et le ton musical. Ibrahim raconte d’ailleurs dans la même entrevue être tombé sous le charme de la musique de Monk précisément parce qu’elle était très africaine. « La mélodie est l’individu ; l’harmonie est la famille et la communauté ; et puis le rythme représente le travail. »

Sa musique à lui est particulièrement lumineuse, faite de mélodies vives, d’harmonies profondes, de rythmes décalés, d’un toucher de piano incisif. Faite de silences, aussi. Faire respirer, disait-il. Voilà.

Solo-Trio-Septuor

Trois spectacles, donc. Le premier sera présenté ce jeudi en solo, un art qu’Abdullah Ibrahim pratique depuis de nombreuses années. Son dernier album, The Song Is my Story, est ainsi décliné seul au piano. Dans cette formule, Ibrahim aime imbriquer chaque pièce à la précédente, fondre les thèmes les uns aux autres. Toujours un régal.

Vendredi, le pianiste sera accompagné d’un trio à la composition rare — flûte et violoncelle — pour présenter le projet Mukashi, terme japonais qui veut dire « il était une fois » (l’idée de raconter, toujours). Le disque évoque bien sûr le Japon, mais tout autant l’Afrique du Sud. Un album d’une grande délicatesse, hautement méditatif, sorte de musique de chambre du monde.

Et puis samedi, Ibrahim sera en scène avec son septuor appelé Ekaya. Un projet qui dure : le groupe était là lors du premier passage du pianiste à Montréal, en 1984. Beaucoup d’instruments à vent, et toujours cette envie de faire parler le jazz et la musique africaine en un langage universel.

Abdullah Ibrahim

En spectacle les 2, 3 et 4 juillet à 18 h, au Gesù.