Sigiswald Kuijken et sa laborieuse curiosité

Le musicien Sigiswald Kuijken, la semaine dernière, en répétition à Montréal en prévision de son passage à Montréal baroque.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le musicien Sigiswald Kuijken, la semaine dernière, en répétition à Montréal en prévision de son passage à Montréal baroque.

Le ciel n’est plus ce qu’il était. On le croyait constellé d’étoiles et on se rend compte qu’en cinquante ans de conquête spatiale, l’humanité l’a plombé de déchets qui tournoient sans que l’on puisse y faire quoi que ce soit. Il y a quelque chose de vertigineux à constater, à travers le titre de ce concert, la concordance d’un certain retour au monde baroque avec le triste état du temps présent.

Sigiswald Kuijken présentait les Suites pour violoncelle seul de Bach sur un instrument dont il a lui-même stimulé et piloté la renaissance, le violoncelle d’épaule ou viola da spalla, voire violoncello da spalla, puisque la terminologie utilisée par l’évangélisateur Gilles Cantagrel a évolué entre l’entrevue qu’il a accordée au Devoir, la semaine dernière, et sa brillante introduction au concert, samedi.

Nous avons décidé d’aller entendre la chose lors du troisième concert, celui présentant la 6e Suite, écrite dans un registre sonore censé bénéficier de manière optimale de ce nouvel instrument, tenant avec une bandoulière autour du cou et utilisé comme un gros alto, avec un appui sur le sternum.

Bach était donc au ciel. Mais pas le ciel baroque. Notre ciel contemporain, puisque le jeu du musicien était constellé d’à peu près autant de déchets que la stratosphère (j’exagère tout de même, car dans l’« océan d’en haut », cher à Victor Hugo, il y en a des milliards). Je voyais dans la salle des spectateurs les yeux fermés. Mais pour méditer sur quoi ? Sur la prochaine intonation douloureuse qui allait nous tomber sur le paletot ? Quelle élévation spirituelle était possible avec autant de retours à la dure réalité du métier de musicien ?

Il y a eu, dans les quarante dernières années, deux écoles de l’interprétation baroque : celle pour laquelle la découverte de nouvelles sonorités pouvait aller de pair avec une certaine approximation et celle (Hogwood, Pinnock, Christie, etc.) considérant que l’historicité ne justifie pas l’à-peu-près. Jadis, la première école pouvait encore présenter un côté rustique ou sympa. Aujourd’hui, elle est devenue insupportable.

N’importe quel violoncelliste aurait joué ainsi samedi, on l’aurait renvoyé à ses classes. Mais c’est le grand Kuijken, qui nous sort de la manche son nouveau machin à bretelle. Alors respect ! Ben voyons…

J’aimerais bien dire que je retiens davantage l’Allemande de la 6e Suite ou les deux airs d’Anna-Magdalena chantés avec une belle prononciation par Suzie LeBlanc, plutôt que les terribles Préludes de la 5e ou de la 6e, la catastrophique Gigue de la 6e et les scories un peu partout. Mais à quoi bon ?

Soit dit au passage, le gros machin est surtout sympa dans son apparence. Il sonne de manière geignarde, sans ampleur ni grâce. À ce compte je préfère les suites transposées à l’alto ou, dans un autre registre, au théorbe. Si un élève doué se met à jouer du violoncelle d’épaule, on lui donnera une seconde chance pour en avoir une véritable idée.

En attendant, rendez-vous le 3 décembre au Festival Bach avec le jeune Allemand Isang Enders, au violoncelle, dans les Suites n° 1, 2 et 6. On vous y parlera assurément de musique et d’interprétation, et Bach sera probablement retourné au rang de vedette de la soirée.

Montréal baroque

« Bach au ciel III ». Suites pour violoncelle seul n° 5 et 6. Sigiswald Kuijken (violoncelle d’épaule). Salle Redpath, samedi 27 juin.