Un après-midi jazz, Bach et piano

Le pianiste Guillaume Martineau dans la lumière grise et l’ambiance feutrée de son studio montréalais.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le pianiste Guillaume Martineau dans la lumière grise et l’ambiance feutrée de son studio montréalais.
Le 36e Festival international de jazz de Montréal (FIJM) débute officiellement ce vendredi, coup d’envoi à une déferlante de 800 spectacles en dix jours. Le pianiste Guillaume Martineau sera l’un des 3000 artistes à s’y produire : il a reçu Le Devoir en studio pour discuter. Extraits d’un après-midi musical.


Il y a un voile dans la lumière qui entre par la fenêtre du Studio 270, coin Saint-Grégoire et Papineau à Montréal : une journée grise de début juin, soleil absent. Un temps à café. Guillaume Martineau pointe justement une machine à expresso sur la petite table du lobby. Café, donc, avant de s’asseoir.

Sa tasse à la main, Martineau sourit largement de l’autre côté de la table : une attitude comme ça, sans raison particulière. Le pianiste paraît du type enjoué, le genre à terminer chaque phrase en riant, l’air de demander pourquoi il en serait autrement.

Outre son ton joyeux, ceux qui l’écoutent au micro de son émission de radio à CIBL — La schubertiade des temps modernes — connaissent sa passion pour l’improvisation. Guillaume Martineau utilise chaque émission pour développer de longs thèmes, le piano au bout des doigts. Dans la même veine, il s’était farci à l’été 2013 un marathon d’une dizaine d’heures d’impro sans interruption sur le piano public installé au croisement des rues Marie-Anne et Saint-Denis. Et il remet ça pour une heure ce vendredi, au piano installé rue Wellington (à 19 h).

On s’étonne donc peu lorsqu’il raconte que c’est par Keith Jarrett et ses albums de piano solo improvisé qu’il est entré dans le monde du jazz : si on aime le piano jazz et l’improvisation, on passe nécessairement par Jarrett, le maître en la matière depuis Facing You (1971).

Pour illustrer ce qu’il aime chez Jarrett, le jeune pianiste termine son café et passe dans la pièce principale du studio pour rejoindre le piano Yamaha de sept pieds qui trône en plein centre. Le même piano sur lequel il a enregistré son premier album en 2014, un disque (Par 5 chemins) qui lui a notamment valu d’être nommé « Révélation jazz 2015-2016 » par Radio-Canada.

Autour du piano, quelques micros et lutrins traînent. Des fils partout, une grosse console derrière le traditionnel vitrage. Ambiance feutrée, forcément. Le bois des murs et du plancher donne un cadre chaleureux à l’ensemble. GuillaumeMartineau s’assoit et déploie quelques thèmes jarrettien. Puis il s’arrête, se retourne et explique la mécanique des motifs récurrents utilisés par le pianiste américain : grosses basses ici, harmonies à la frontière de l’atonal ailleurs. Le piano ébranle l’inertie d’un après-midi devenu pluvieux.

La pratique assidue de Bach

N’importe quel musicien jazz le dira : pour en arriver à improviser ce que l’on veut, il faut une maîtrise presque parfaite de l’instrument. Et pour Guillaume Martineau, cela passe par une pratique assidue du Clavier bien tempéré de Bach. Une oeuvre phare du compositeur allemand, qui comprend deux cycles de préludes et de fugues qui couvrent tous les demi-tons de la gamme chromatique.

Le sous-titre du manuscrit officiel spécifie que ces compositions existent « pour la pratique et le profit des jeunes musiciens désireux de s’instruire et pour la jouissance de ceux qui sont déjà rompus à cet art ». S’il faut le préciser, Martineau appartient à la deuxième catégorie.

D’abord formé en classique — maîtrise à McGill et gagnant du Concours de musique du Canada en 2009 —, le pianiste s’astreint à un exercice quotidien rigoureux depuis 2007: prendre chaque jour un prélude ou une fugue du Clavier, la jouer et la répéter à quelques reprises, et recommencer le lendemain avec la suivante. Le cycle complet prend 48 jours, et Martineau dit n’avoir sauté « que deux ou trois jours » en huit ans. « C’est un exercice parfait pour un pianiste, sur tous les plans », estime-t-il.

« D’un point de vue technique, c’est rempli d’éléments qui gardent les doigts éveillés, qui développent l’indépendance des mains. Parallèlement, l’oreille est nourrie, parce qu’il y a parfois quatre ou cinq voix en même temps dans les fugues. Sur le plan de la composition, c’est une musique qui demeure tellement actuelle et moderne, notamment dans les progressions d’accord. Et puis d’un point de vue émotionnel, ce sont de petits bijoux. »

Changer de couleurs

Toucher quotidiennement à cette oeuvre lui « permet de ne pas perdre [ses] racines classiques », dit-il également. Dans les dernières années, Martineau s’est beaucoup consacré au jazz et à l’intégration de son vocabulaire. Par les standards, bien sûr, mais aussi par des exercices de transcription d’enregistrements qui lui ouvrent de grands terrains de jeux.

« L’intérêt de refaire les standards, c’est d’en changer le rythme, de trouver de nouvelles couleurs », dit Martineau en illustrant ses propos au piano. Il prend alors The Song Is You, un classique des années 30, le joue sur un rythme asymétrique, le reprend en mode afro-cubain… Même chose avec All the Things You Are, qu’il décline sur un rythme en cinq temps qui lui donne des airs africains. « Ça devient intéressant seulement si on arrive à rendre les choses naturelles et légères », dit le pianiste.

Le même plaisir d’adaptation s’applique à ce qu’il touche de moderne : du Patrick Watson, par exemple, dont il déploie un thème connu en modifiant l’assise rythmique. On reconnaît, mais on ne reconnaît pas : comme en photo, l’éclairage change tout.

La journée achève, Guillaume Martineau improvise encore un peu. Fluide. Le Yamaha sonne et résonne richement. La musique court dans le studio. La plus grande tradition du jazz — l’improvisation dans le moment présent — s’exprime bellement.

Ce qu’il jouera au FIJM le 2 juillet sera probablement d’une tout autre texture. Martineau se produira en quintette, il y aura un public, le piano sera différent. Mais d’une certaine façon, tout ce qui passera par ses doigts ce soir-là portera la trace de centaines d’heures de pratique, de plaisir, d’expérimentations, de travail rigoureux. La trace de centaines d’après-midi passés assis au piano.

En spectacle ce vendredi à 19 h (piano public, rue Wellington).

Le 2 juillet, 18 h, à L’Astral.