Whitehorse, la chevauchée à deux

Le duo ontarien Whitehorse est formé de Luke Doucet et Melissa McClelland.
Photo: FIJM Le duo ontarien Whitehorse est formé de Luke Doucet et Melissa McClelland.

Tout de suite, la pochette de Leave No Bridge Unburned attise et affirme : tout un cinéma, Whitehorse. Ensilhouettes découpées à la manière des affiches de Saul Bass (Anatomy of A Murder, Vertigo), un cowboy et son Emma Peel de compagne s’enfuient, main dans la main. De quelle scène de crime s’échappent-ils ? Aux premières mesures de Baby What’s Wrong ?, la première chanson, ça correspond : la parfaite trame du drame. Le motif de notes bâââsses de la guitare électrique va dans la même direction que le couple, et les harmonies un brin désabusées scellent leur sort : la musique avance vers le lointain, nulle part peut-être. Musique sulfureuse, envoûtante, en mouvement.

Depuis février que je roule avec Luke Doucet et Melissa McClelland, mes fuyards ontariens ; nous avons fait du chemin. Cinq mois que leur duo Whitehorse et cet album (leur cinquième, en comptant les minidisques) accompagnent mes désirs de sortir à n’importe quelle sortie de l’autoroute et continuer vers l’infini. Quand la splendide monture s’arrêtera au FIJM ce dimanche, et que le Club Soda deviendra saloon, il ne s’agira que d’une halte abreuvoir avant de repartir vers l’horizon. La chevauchée fantastique de Whitehorse va ainsi de ville en ville. « C’est vraiment que nous souhaitions, Luke et moi, un album qui se vive comme un road trip, commente Melissa, d’un quelconque motel Bates. On voulait le film d’une relation tumultueuse mais enivrante, un album qu’on a envie de faire jouer en boucle : si c’est le résultat, on a réussi quelque chose ! »

Avec des titres qui s’alignent comme autant de films d’exploitation de série B (Tame as the Wild Ones, Fake Your Death (and I’ll Fake Mine), Sweet Disaster), on est dans une sorte de réalité fantasmée qui s’accorde avec celle de pas mal d’auditeurs. La chanteuse en convient : « Ça nous ressemble, et ça ressemble en même temps à la vie libre dont on rêve un peu tous. Nous sommes sur la route tout le temps, notre imaginaire et notre vie se mêlent, ça devient notre propre fiction romantique exacerbée, forcément, ça finit par donner ces ambiances cinématographiques… sur fond de vérité ! »

Chansons grand-angles

Encore faut-il transposer cette fiction-vérité avec art et suffisamment de bagage musical pour que les clichés explosent au présent : la pulsation Bo Diddley qui martèle Downtown, la base Stand By Me qui sous-tend Sweet Disaster, c’est truffé de références assumées, sans peur d’y aller fort. « Nous voulions un son plus grand que nature, des histoires un peu mythifiées qui n’ont pas toujours rapport à nous, mais sans nous perdre, explique Melissa : il y a un type d’harmonies qui nous définit depuis le début, Luke et moi, une approche mélodique dans nos compositions, qui nous appartient. En travaillant avec Gus Van Go [surtout connu pour son boulot avec The Stills], en plus de notre ami Werner F, je dirais que si le film est devenu panoramique, c’est encore notre film… »

Nécessaire conscience de leur création commune : Melissa et Luke ont longtemps oeuvré séparément, et savent ce que chacun a apporté au tandem et à ce qui est né de l’alliance (dont un enfant, qui les suit en tournée). « Nous nous sommes vraiment trouvés. Dès notre rencontre, face à face avec nos guitares, c’était plus que la somme des parties. Luke venait du blues et de la musique de racines. J’étais folk, pop, jazz. Et ce qu’on a créé ensemble, c’est l’ensemble de tout ça et autre chose en plus. Pour chacun, Whitehorse est une grande aventure, que nous vivons au jour le jour, et tant pis pour la prudence, et tant pis si on ne fait pas beaucoup d’argent : les spectacles nous donnent du carburant. »

En spectacle, Luke et Melissa sont seuls, homme-orchestre avec femme-orchestre, ce qui leur convenait parfaitement jusqu’à leur minidisque de 2014, Éphémère sans repère (en français dans les textes, tels que traduits par l’excellent Pierre Marchand, collaborateur des McGarrigle, Daniel Lanois, etc.). Mais le mur de son de Leave No Bridge Unburned ? La technologie moderne, avec ses générateurs de boucles et ses diverses bébelles, permet certes d’élargir le son, mais on se demande quand même comment ils y parviennent. « Nous étions nerveux à l’idée de devoir réduire le son de l’album pour le rendre sur scène : nous avons évoqué la possibilité d’ajouter des musiciens. Mais on a vite constaté que dans la vie comme sur scène, nous avons cette chimie, et que nous bidouillons avec nos pédales et nos machines depuis assez longtemps pour que nos versions à deux frappent aussi fort que l’on veut. »

S’entendant si sûre d’elle, Melissa lâche un petit rire un peu fou. « Nous les imaginons à nouveau, les chansons, voilà tout. Et ça ne sonne pas petit, je vous l’assure ! » Et quand — rarement, mais ça arrive — les McClelland-Doucet ont un petit frisson dans le dos, comme si un posse de poursuivants les talonnait de trop près, ils font comme sur la pochette : ils se tiennent la main. Et continuent. « Ensemble, nous n’avons pas peur de grand-chose… »


Whitehorse - Baby What's Wrong?

Leave No Bridge Unburned

Whitehorse, Six Shooter Records, au Club Soda, le dimanche 28 juin à 22 h.