CharlÉlie Couture sans points de suture

Du clavier boogie, CharlÉlie Couture passe vite fait à la guitare blues-rock bien graissée à l’huile de coude.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Du clavier boogie, CharlÉlie Couture passe vite fait à la guitare blues-rock bien graissée à l’huile de coude.

Appel à l’aide, pour commencer. CharlÉlie Couture ne vivra pas ce spectacle sans nous, et la chanson de 2004 le signifie d’entrée de jeu : le New-Yorkais d’adoption a beau être un créateur solitaire, ce Club Soda est ce samedi soir son lieu grégaire, sa surface de contact, son mode d’expression, de communication et de communion. Les applaudissements sont nourris, nous sommes partants. Du clavier boogie, il passe vite fait à la guitare blues-rock bien graissée à l’huile de coude : c’est La musique des villes, et la musique des villes n’est pas propre.

Il a bouffé du bitume, le CharlÉlie. Le riff est méchant pour Le menteur de métier, sur fond d’orgue et de percus programmées. Une Gibson Les Paul avec un ampli Marshall, on sait depuis Cream ce que ça charrie : c’est comme du charbon pour une locomotive. Ça sied parfaitement à cet homme qui aime les bruits de la rue et de la vie. « Il fait beau c’matin sur Brooklyn/Les oiseaux chantent au-dessus des ruines », chante-il dans Méchante envie, de son plus récent album, le très durable ImMortel. Attention poésie !

Le voilà qui raille Facebook et ses photos de chats pour souligner sans en avoir l’air que c’est pas de la tarte, de nos jours, faire oeuvre d’artiste au royaume des chats et du « chat ». Surtout pour un malabar à barbiche blanche. Façon Lou Reed, il offre une rude chanson, Be An Artist, en réponse. « You’re an artist ! », lui crie-t-on en retour, en français dans le texte. CharlÉlie réplique en plus hargneux, avec un extrait de sa bande originale du film Tchao Pantin. C’était au temps d’avant Facebook, au temps de Coluche et de l’ironie à la fois tendre et féroce.

En intro de Bob le prophète, CharlÉlie relativise. « J’aime beaucoup raconter des histoires, je veux pas dire des mensonges […] mais je n’ai pas l’ambition de vous donner la vérité… » Il y a quand même beaucoup de vrai dans La dernière heure, cette chanson écrite pour sa mère. Elle vivait encore lorsque la chanson a été créée pour ImMortel, et c’est la chanson qui vit maintenant, et sa mère aussi par conséquent. Sur syncope reggae, pour sortir du salon funéraire et rebondir un peu. Ce soir, comme à tous les soirs avec lui, on a CharlÉlie Couture sans points de suture, mais avec du ressort.

Du jazz de rôdeur

À son clavier, le fiston a retiré la veste, chante en manches courtes. On est en famille. Un peu de tendresse après la dernière heure ? Picking acoustique en boucle et piano électrique au son de Fender Rhodes pour De l’autre côté (avant l’ivresse). Le chat de ruelle revient le temps d’une chanson première époque, la première chanson de son tout premier album (12 chansons dans la sciure, en 1978) : Le vieil homme. Il avait le verbe souple et la barbe foncée, le CharlÉlie de ces années-là. On est en plein jazz de rôdeur, la nuit. Le public, fin connaisseur de l’oeuvre, apprécie vivement. On n’était déjà pas loin de New York, constate-t-on : le lien se fait tout naturellement avec son Brooklyn Night Blues, « écrit en anglais… sans honte ! »

Après 12 ans dans la ville du « petit Woody Allen », comme il dit, on ne peut plus vraiment parler d’Amérique rêvée : on n’est pas chez Johnny ou Eddy, ni même feu Bashung. Le New York de CharlÉlie a des odeurs et des saveurs de New York, ses gammes en exhalent comme la fumée blanche qui sort des bouches d’égout. Port d’attache qui n’empêche pas de voyager, et même de voyager dans le temps : suivent La suprême dimension (Zarathoustra Rock), Oublier, et bien évidemment Comme un avion sans ailes, Certes passages obligés, les morceaux célébrés du répertoire ne manquent pas de poigne. CharlÉlie ne sait exister qu’au présent, et son catalogue n’a qu’à bien se tenir. Solo de piano boogie à rallonge, la guitare qui en remet une couche, l’orgue qui élargit la place, ces chansons vivent.

« J’ai autant mis mon coeur dans les choses qui n’ont pas marché que dans les quelques choses qui ont marché […] la réussite apprend l’humilité », résume-t-il. « La seule règle, c’est de continuer, rester vivant… et de demeurer responsable de soi-même. » On sait un peu tout ça, mais qu’un tel batailleur de rue le dise sur scène juste avant de refaire Comme un avion sans ailes pour la énième fois avec la même ferveur, ça pénètre mieux. On aura un surcroît de courage pour faire un autre bout de chemin, merci CharlÉlie. Des Chedid à lui, ces FrancoFolies auront été sans chiqué.

À son clavier, le fiston a retiré la veste, chante en manches courtes. On est en famille.


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