Le feu de camp (et le feu sacré) de Jacques Michel

Jacques Michel
Photo: Élizabeth Delage Jacques Michel

Le frisson est commun au Gesù en ce vendredi soir. Rebonjour, Jacques Michel. Rebonjour, les gens. L'accueil est plus qu'enthousiaste, l'entrée en scène plus que vive: cet artiste et son public avaient de toute évidence très hâte de se retrouver. Et ça démarre sans perdre de temps. La première chanson, imparable Un nouveau jour va se lever, d'emblée, dit ce qu'il faut dire: à savoir qu'un un nouveau jour se lève pour Jacques Michel, après des décennies passées loin de la chanson et de nous. Jour de joie renouvelée, plaisir tout frais d'être sur les planches: ça se sent, ça se voit. Le chanteur a-t-il déjà été aussi mobile, enjoué, radieux?

Seules la charpente et la voix, constate-t-on, n'ont pas changé. Coffre-fort, timbre intact. L'homme debout. Même le visage a perdu toute la crispation de l'interprète des années 1970, un peu trop sérieux pour son bien: ce Jacques Michel de 2015 est certes venu pour vaincre, c'est dans sa nature, mais vaincre en souriant, en se faisant du bien et, du coup, partager son bien-être.

«Avec vous, je me sens à nouveau en famille...» lâche-t-il comme on lâche du lest, comme on s'allège du poids des ans. Les lectures acoustiques ont de l'élan et du répondant, ça y va franco à trois guitares, façon feu de camp (allumé avec le feu sacré). C'est la configuration de la bonne franquette, la sorte de lousse que de vrais pros peuvent se permettre: flanqué des frères Savard, efficaces et complices Yves et Marco, Jacques Michel est parfaitement à l'aise. Au point de s'assumer un brin essoufflé, un peu en sueur après La dernière lettre à Charlie: l'homme se rit de ses limites, désormais. «Laissons respirer cet homme», chante-t-il dans Un peu d'air.

De la profondeur sur le banc

Pas la plus connue du répertoire, Un peu d'air. Celle qui suit, L'invitation, permet pareillement un approfondissement bienvenu, sous la liste d'office des succès: Jacques Michel était aussi l'homme d'albums riches, le Passages dont ces titres sont tirés en fait foi. De la profondeur sur le banc, comme on dit dans le merveilleux monde du sport.

Les rendus sont d'autant heureux que l'obligation de perfection du Jacques Michel d'antan, encore garante de qualité, s'est tempérée d'une marge... d'erreur. Le fait est que l'homme trébuche dans le texte de Rose chair de femme, et ça le fait rigoler, et ça ne l'empêche pas un instant de frétiller, la jambe gauche particulièrement joyeuse. L'accroc demeure l'exception: Salut Léon est parfaite, et franchement poignante: cette histoire de gars largué (texte d'Ève Déziel) a encore plus qu'à l'époque la consistance du réel. Jacques Michel a aussi gagné en vérité.

Abolir la distance, tout est là: quel soulagement ça semble être pour lui, et quelle récompense pour nous! La version parlée-chantée d'À cause d'une fleur en témoigne: moins de majesté, plus de proximité, on y gagne au change. J'aime encore l'originale de 1968, remarquez bien, mais je goûte cette mouture tendre, et puis, la compilation Chansons victoires est là, au besoin. Grâce du temps passé: on n'a pas besoin de retrouver les arrangements d'époque pour y trouver son compte.

Jusqu'où va la liberté? Jacques Michel ouvre la deuxième partie avec du Richard Desjardins, Y va toujours y avoir. Douce relecture par un frère d'Abitibi. «Change-moi ça!» Ça fait du bien de changer, semble dire Jacques Michel. Le ton dans Vodka cola, «hélas toujours aussi brûlante d'actualité», est moins agressif, c'est le constat de triste pertinence qui nous vaut ce léger dépit. Ainsi va la vie qui n'avance pas tout le temps (à la faucille et au marteau près). Ça parle plus que la colère, tiens. La chanson qui suit n'est pas moins un appel: «Nous avons besoin de chacun de nous», scande-t-il dans Debout.

Jacques Michel pousse la permission jusqu'à reprendre une chanson qu'il s'était bien juré de ne jamais refaire (et qu'il avait sciemment évité lors du grand spectacle avec invités des Francos de 2004, rare sortie de sa retraite): ce vendredi, on a même droit à Sur un dinosaure. Celui qui écrivit Monsieur le Robot pour Les Lutins propose aujourd'hui, sans gêne mal placée, la visite complète de son parc jurassique! Nous voilà en 1967, mais en rock'n'roll acoustique du meilleur cru.

Il y a encore des chansons au programme, dont les incontournables non contournées que vous devinez, mais j'avoue: après celle-là, ma soirée est faite. Ceux qui iront voir Jacques Michel samedi, ou quelque part en tournée (car ce nouveau jour sera suivi de nombreux autres jours), découvriront la suite et la fin. Merci, Jacques Michel: je repars sur mon dinosaure!



À voir en vidéo