Pierre Lapointe à nu dans les boiseries

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

On se dit en ce jeudi, premier de ses deux soirs à la Maison symphonique : l’écrin ne pourrait pas être plus finement ciselé pour ce que Pierre Lapointe appelle, ce marrant de Pierrot, la « première nord-américaine » du spectacle de l’album Paris tristesse. Le beau bois vaut bien l’aura de prestige de Studio CBE de Paris, où notre « vedette extraordinaire » (dixit lui-même) a réenregistré piano-voix « toutes les chansons déprimantes » de son répertoire. Il en avertit d’ailleurs les célibataires, du parterre à la corbeille : ça sera dur. Petits rires. Et les couples, ajoute-t-il, ne seront pas épargnés : il se peut que les unions ne résistent pas à de tels déchirements et « explosent » en sortant. Rires plus nourris.

Tout est dit, tellement dit qu’il précise qu’entre les chansons, il ne parlera plus. Là, ça rigole jusqu’à la mezzanine : objectif atteint. Après, comprend-on, le rire sera jaune. Tu es seul et restera seul est servie en coup de semonce. Pas de quartiers. Pierre Lapointe va aligner ses assassines, et advienne que pourra. Nu devant toi est plus que jamais impudique dans ce lieu qui transporte la voix et tout ce que la voix charrie. Quelques gouttes de sang, et c’est déjà l’hallali.

Pas fou, le chanteur se remet à papoter, ça ira comme ça le silence. Et comme ça se trouve, il est en verve. « Les gens normaux souffrent plus que les vedettes, constate-t-il. Donc toutes les histoires que je vais vous raconter sont arrivées à mes amis… » Allusion fine à son passage remarqué à l’émission On n’est pas couché, début juin, où il a dû préciser à la France entière que tout ce qu’il donne à voir et à entendre n’est pas forcément le récit par épisodes de sa vie sentimentale et sexuelle.

Le rire et la souffrance

Et le voilà qui nous jase d’Unité 9, déchaîné, évoquant son amie Monia Chokri « la Muse de Xavier Dolan », pour laquelle il a écrit une chanson qu’il a finalement gardée pour lui. Ai-je vu Pierre Lapointe aussi bien manier sa sorte de second degré, mêlant vérités exacerbées, mensonges assumés et déconnade en règle ? Le fait est qu’on s’amuse bien, et que tout le monde va où il veut. Et quand ça redevient sérieux, on le suit aussi. S’il te plaît, Les vertiges d’en haut, De glace, ça gratte le bobo dans quelques plaies vives, mais le fin finaud a trop bien préparé le terrain : souffrance tolérable.

La deuxième partie ramène ses belles d’antan, car il a déjà des belles d’antan : Le lion imberbe, Pointant le nord. Elles résonnent magnifiquement, les boiseries relaient voix et piano jusqu’où je suis, tout au fond, comme si j’étais au premier rang : grâce du lieu, pertinence de la proposition, même s’il n’y a « pas d’orchestre symphonique à la Maison symphonique », indique l’impayable Pierre pour ceux qui auraient cru que c’était inclus d’office. C’est fou comme ces rendus piano-voix confèrent à l’oeuvre cohérence et constance : il y avait déjà dans Pointant le nord ce qui se déploiera dans Tel un seul homme. Un sens de la gravité, un sens des sens, une sensuelle tristesse. Ça s’est un peu plus dénudé, voilà tout, constate-t-on dans Nos joies répétitives, dans Je déteste ma vie.

Et ce qui est également patent, c’est que ces chansons que nous avons connues sous de très divers habits, avec quatuor de cordes, orchestre symphonique, bruitages baroques, pop néosixties (j’en oublie !), tiennent toutes debout, pleines, sans déficit, et se suffisent à Pierre Lapointe seul, comme au temps de sa finale de concours à Granby. Ces doigts qui dansent sur le clavier, ce timbre à la fois pur et légèrement fêlé, cet humour décalé, tout était déjà là, mais tout est mieux servi aujourd’hui. Pierre Lapointe a-t-il été meilleur que ce mardi quand il reprend Moi Elsie, chanson écrite par Richard Desjardins pour Elisapie Isaac, sur musique de… Pierre Lapointe ? « La musique est une coche au-dessus », badine-t-il, après s’être dit honoré de cette collaboration de haut niveau.

Il est fort, le Pierrot. On a compris le sérieux de l’hommage, et le gag aussi, et la beauté de la chanson remplit l’espace de la Maison symphonique. Cette salle, ces boiseries lui appartiennent désormais. Et lui appartiendront vendredi.



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