Un micro, mille chanteuses

Dee Dee Bridgewater
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Dee Dee Bridgewater
Il y a 20 ans tout juste, la carrière de Diana Krall décollait à partir de Montréal : c’était en juillet 1995, neuf soirs de suite au cabaret du Musée Juste pour rire. Un succès inscrit dans la foulée de celui remporté par Cassandra Wilson l’année précédente (l’album Blue Light ‘til Dawn). Depuis, la popularité du jazz vocal porté par des femmes ne s’est jamais démentie. Regard.
 

On ouvre la programmation, on note les valeurs établies : Dee Dee Bridgewater, Patricia Barber, Madeleine Peyroux. On coche ensuite les nouvelles voix, Melanie De Biasio, Ariel Pocock, Emma Frank, Elizabeth Shepherd… Cette année encore, le Festival international de jazz de Montréal (FIJM) sera beaucoup « chanteuses ».

L’époque où Frank Sinatra, Nat King Cole ou Louis Armstrong fédérait les foules paraît plus lointaine que jamais : aujourd’hui, le chant jazz est porté par une constellation de jazzwomen qui ont pris un contrôle absolu du micro — alors que le jazz instrumental demeure pour beaucoup une chasse gardée masculine.

« C’est vrai que le jazz vocal est complètement une affaire de femmes depuis que Wilson et Krall sont arrivées dans le portrait au milieu des années 1990 », remarque André Ménard, directeur artistique du festival. Plusieurs grandes voix féminines avaient marqué l’histoire du jazz avant cette date — le « Big Three » (Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan et Billie Holiday), l’immense Nina Simone ou l’exceptionnelle Abbey Lincoln —, mais il demeure que la domination est particulièrement évidente depuis une vingtaine d’années.

Il y a eu Krall et Wilson, donc. Suivies de Norah Jones (si l’on considère qu’un soupçon de jazz subsiste dans son oeuvre), puis de Melody Gardot, Gretchen Parlato, Becca Stevens, Rebecca Martin, Carmen Lundy, Lizz Wright, Peyroux, Bridgewater, Patricia Barber, Cécile McLorin Salvant, Holly Cole, Esperanza Spalding, Emilie-Claire Barlow, Jill Barber, Susie Arioli, Stacey Kent, etc., etc. La liste est longue.

La chanteuse Emma Frank constate elle aussi la prédominance des chanteuses, tout en soutenant que cela « change tranquillement. Les femmes sont de plus en plus encouragées à explorer la musique comme instrumentistes, pas seulement comme vocalistes », dit celle que l’on compare souvent à Joni Mitchell et Gretchen Parlato — chanson jazz de création. « Les rôles historiques deviennent plus fluides. Mais il est vrai qu’on trouve nettement plus de chanteuses que de chanteurs depuis plusieurs années, malgré quelques grands talents masculins (Jose James, Kurt Elling). »

La Montréalaise d’adoption pense qu’une partie de l’explication tourne autour d’un simple effet d’entraînement. « Quand j’étais adolescente, j’écoutais Peyroux, Wright, Simone, Billie, Ella… C’étaient mes modèles, des modèles féminins, elles m’ont inspirée et c’est finalement ce qui m’a attirée vers le jazz. Peut-être que le fait qu’il y ait autant de femmes chanteuses jazz incite les jeunes filles à emprunter le même chemin ? »

 

Esthétiques

Peu importe, au fond : constatons simplement le phénomène, et surtout son intérêt artistique. Parce que le chant jazz féminin est tout sauf linéaire et convenu. Au-delà d’un contingent de chanteuses qui s’expriment dans un cadre pop-jazz confortable, on en trouve plusieurs qui explorent des terrains plus audacieux et qui brouillent les frontières stylistiques (Patricia Barber, notamment). « Il y a aujourd’hui une sensibilité, une esthétique qui ne sont pas celles du jazz traditionnel », acquiesce André Ménard.

La Belge Melanie De Biasio, par exemple. Celle que M. Ménard présente comme son « coup de coeur absolu » de la programmation vocale 2015 propose une musique qui a du jazz dans l’âme, mais qui se situe plus près de la « pop évolutive » ou du rock indie, comme De Biasio le définit elle-même. « Si on cherche un style, je dirais que c’est du blues, ajoute-t-elle en entretien téléphonique. Parce que tous les styles viennent du blues, au fond. »

« Mais je préfère parler de textures, de couleurs, d’étoffes plutôt que de dire “style” musical. Utiliser des mots qui donnent un ressenti par rapport à l’alchimie des chansons. » Et justement, son album No Deal (que Le Devoir a classé dans les cinq meilleurs de l’année jazz 2014) est entièrement de cet acabit : un « vertige pur », comme en ont dit les Inrocks. Du mystère et de la profondeur dans l’émotion (grande filiation de sensibilité avec Nina Simone). Fragilité en filigrane.

En spectacle, elle promet de se tenir sur le « fil du rasoir », là où tout peut arriver parce que tout est créé dans l’instant présent. Tension latente autour d’une note qu’on envoie se promener dans les airs : « il faut savoir laisser de l’espace aux silences, dit-elle. Écouter, observer, être attentifs. »

 

Le puits des influences

Emma Frank en est une autre qui pousse son art sur des territoires joliment créatifs, avec son jazz contemporain qui se nourrit de multiples influences. « Les changements qu’on observe dans le jazz vocal s’entendent aussi dans le jazz instrumental, fait-elle observer. Des artistes comme The Bad Plus ou Robert Glasper [qui seront tous deux au FIJM] travaillent dans un contexte jazz qui s’abreuve au rock, au folk et aux chansons populaires. Les chanteuses et chanteurs font la même chose : s’inspirer de la musique qui nous parle. J’ai grandi en écoutant Simon and Garfunkel, Aretha Franklin, Carole King et Nina Simone. Ces influences font partie de mon héritage musical, et c’est ce qui ressort quand j’écris. »

« Notre génération cherche surtout à s’exprimer authentiquement, ajoute-t-elle. Nous prenons des risques dans l’écriture et les arrangements, de manière à trouver le contexte d’expression musicale qui exprimera vraiment ce que nous sommes. » Et la plupart du temps, cela implique de sortir des sentiers connus : pas de « scats » à la Ella, moins de standards jazz. Les nouvelles voix prennent de nouvelles voies, et tant mieux pour nous.

En spectacle au FIJM : Halie Loren et Emma Frank (27 juin) ; Molly Johnson (28 juin) ; Melanie De Biasio (29 juin) ; Sophie Hunger et Ariel Pocock (1er juillet) ; Nathalie Prass et Madeleine Peyroux (2 juillet) ; Elizabeth Shepherd et Dee Dee Bridgewater (3 juillet) ; Patricia Barber (4 juillet) ; Ranee Lee (5 juillet).