La douce déferlante

Bïa peut être très drôle et est toujours aussi bonne conteuse.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Bïa peut être très drôle et est toujours aussi bonne conteuse.

Elle était radieuse la Bïa, mardi soir à L’Astral, alors qu’elle offrait la trajectoire de son disque Navegar paru en mars dernier. Et pour naviguer, on a navigué, mais à sa manière, en douce, en délicatesse, en rêveries et en poésie. Les vagues pouvaient brasser, mais d’aucune façon, la tempête n’était menaçante. C’était même rassurant avec un équipage de trois musiciens qui pouvaient parfaitement s’adapter à la chanteuse, qui a également joué beaucoup de guitare.

Le choix des musiciens permettait la douce déferlante en musique, le rythme de la mer, la romance et la tendresse, mais aussi les émotions plus fortes. Tout cela faisait partie de l’interprétation très riche, car Bïa peut se plonger dans une seule phrase dans l’intimité et le mélodrame. On a même parfois l’impression que les sentiments s’entremêlent. Ou presque.

Le spectacle commence a capella avec les gestes et le swing délicat de l’artiste. Elle parle de chanson maritime et le ton est donné pour la navigation. Ce sera en morna mélancolique avec le chant aérien. On va à l’essence et on épure. En quatuor avec Dan Gigon, le plus brésilien des bassistes québécois, de même qu’avec Sheila Hannigan au violoncelle et Jessica Vigneault au piano. Les deux instruments remplacent parfois l’accordéon, surtout quand on lorgne les airs nordestins. Car le concert est ponctué de plusieurs styles brésiliens ou vagabonds. Guitare bossa, sautillements plus dansants, toujours dans l’élégance, avec peut-être parfois des petits égarements charmants comme cette sorte de drôle de trompette buccale ou cette bossa avec des bruitages qui vire en chanson pour enfants. Mais cela se fait très tendrement.

On rend hommage à Prévert avec quiétude, puis on chante pour chanter et se faire plaisir : Besame mucho avec de la classe dans la romance et Melodia sentimental de Villa-Lobos, entre classique et musique populaire. Le violoncelle se mettra à swinger avant que Bïa ne nous laisse pour la pause avec une émouvante chanson pour son fils… et les éclats de rire.

Au retour, elle lance Cucurrucucu paloma, le classique jadis quétaine, redevenu troublant de beauté avec les arrêts, les passages a cappella et la fin en douce. Un peu plus tard, Bïa invite Isaac Neto. Elle lui laisse d’abord toute la place pour nous permettre de découvrir ce talent raffiné qui transpose très bellement les rythmes afro sous son chant avec sa guitare. Un personnage d’une grande douceur qui a enchaîné avec deux superbes duos vocaux.

Puis, la tendresse devient chaloupée avec une histoire de père voyageur, et l’atmosphère devient drôle avec une mère attendrie. Car Bïa peut être très drôle et toujours aussi bonne conteuse. Elle tutoie le public à qui elle donne souvent l’impression de parler dans le creux de l’oreille. Elle termine avec une samba et fait taper des mains sur le son de la basse. Après le rappel, elle revient avec une perle : Los peces de la regrettée Lhasa qu’elle lance d’abord en solo avant que les autres musiciens ne viennent la rejoindre. Elle relance avec une nordestine légère avec des claquements.

Avant le début du spectacle, elle nous avait accueillis avec un diaporama de Christina Alonso qui traçait les contours de sa carte postale bien personnelle, très humaine, à l’abri des intentions touristiques. Le reste de la soirée nous a fait vivre une trajectoire qui va dans le même sens, celui de la vie qui mérite d’être vécue jusqu’au bout, même avec ses travers.

Bïa peut se plonger dans une seule phrase dans l’intimité et le mélodrame.