Hamelin, la grande entourloupe!

Marc-André Hamelin
Photo: Louise Bilodeau Marc-André Hamelin

Le Festival de musique de chambre de Montréal est une sacrée organisation. Avant le concert de Marc-André Hamelin et le Quatuor Dover mercredi, nous avions droit à 15 minutes de discours de son directeur, Denis Brott, du lieutenant-gouverneur du Québec et du consul d’Israël. Dans le programme, on trouve imprimés les laïus du gouverneur général du Canada, du premier ministre du Canada, de la ministre de la Culture du Canada, du lieutenant-gouverneur du Québec, du premier ministre du Québec, du maire de Montréal et du président de l’Assemblée nationale !

Par contre, personne ne nous a avisés que Marc-André Hamelin avait changé le programme de son récital et ne jouerait pas la Sonate D. 960, sur laquelle portaient tous nos espoirs et, surtout, la majorité de l’entretien paru dans Le Devoir de samedi dernier. Moins de six heures avant le concert, les relationnistes du festival eux-mêmes n’avaient pas eu vent de la moindre modification, qui pourtant était connue du pianiste et des organisateurs depuis au moins mardi, comme en fait foi la rencontre de l’artiste, ce jour-là, avec Nathalie Petrowski de notre confrère La Presse.

À ce moment, il eût été encore temps d’aviser les lecteurs du Devoir. Parmi les aléas du même genre, on relève que la page d’accueil Internet du festival envoyait mercredi les mélomanes tantôt à la salle Bourgie, tantôt à la salle Pollack pour le même concert, et que le concert de jeudi portait à un endroit le titre Maître chez nous et à un autre Maître parmis nous (sic ! — faute d’orthographe incluse). Quant au programme distribué jeudi, on vous passe la liste des bévues. Ne peut-on pas faire les choses beaucoup mieux, avec moins de mondanités et plus de professionnalisme ?

De notre côté, nous ne pouvons que présenter nos plus plates excuses à tous les lecteurs qui, à la suite de nos recommandations, sont venus à ce concert pour entendre les ultimes paroles de Schubert. Évidemment, il est indiqué dans le calendrier du festival : « Programmes et artistes sujets à changements ». Cela n’empêche pas la correction… dans tous les sens du terme !

Le Devoir a tenté de joindre le pianiste par téléphone en milieu d’après-midi pour avoir des explications, mais il ne nous a pas rappelés. Hamelin avait semble-t-il, une heure auparavant à Radio Canada, expliqué le changement par le fait qu’il jouerait la Sonate D. 960 pour Pro Musica en octobre. Chose amusante : les plus hauts édiles de Pro Musica, qui avaient fait le déplacement tout exprès jeudi soir pour venir entendre Hamelin jouer Schubert, en sont eux-mêmes tombés des nues !

Hamelin commençait son récital révisé avec la Sonate en si bémol Hob. XVI : 41 de Haydn. Là aussi, au chapitre de l’amateurisme ambiant, rappelons au festival qu’il ne s’agit pas de la Sonate no 41 comme écrit dans le programme, mais de la Sonate no 55 (ou, il y a un siècle, no 24, dans la numérotation de l’édition Peters) puisque les catalogues Landon (par numéros) et Hoboken (ici XVI : 41) ne concordent pas — source : cours « Haydn 101 ». Cette sonate, par ailleurs parmi les plus inintéressantes du compositeur, a été jouée avec toutes les reprises, mais de manière assez raide et sèche. Le mouvement final, Allegro di molto, était heureusement plus volubile et léger.

L’Andante inédit de John Field permettait un exercice intéressant sur le contrôle du son. Cette jolie chose évanescente reste du gentil sous-Schubert, c’est-à-dire une mise en bouche intéressante quand quelque chose suit dans le contexte ; ce qui ne fut pas le cas.

Le Livre I des Images de Debussy remplaçait le Livre II prévu. Là, pas trop de dommages et un beau contrôle des sonorités dans Reflets dans l’eau, contrôle de l’infinitésimal qui pourrait être encore plus développé dans Mouvement (Debussy y écrit des nuances telles que « presque plus rien »). C’est un corpus que Marc-André Hamelin maîtrise bien. Le récent CD Hyperion en témoigne.

Rudepoêma de Villa-Lobos et Venezia e Napoli de Liszt remplaçaient donc la fameuse Sonate D. 960 pour laquelle une bonne part du public était venu. Disons qu’en termes de substitution, c’est un peu comme servir une entrecôte marchand de vin à un convive végétarien qui ne boit pas d’alcool !

Le Brésilien Villa-Lobos, longtemps le plus surfait des compositeurs oubliables du XXe siècle, a dédié à Arthur Rubinstein comme un portrait, assorti d’une dédicace onctueuse, ce déluge de notes. S’il avait moindrement cerné la personnalité de Rubinstein, Villa-Lobos aurait bien deviné que le grand pianiste mettrait très vite la partition là où il convient : à la poubelle.

Hamelin a décidé de l’en ressortir. C’était bien la peine de bassiner nos lecteurs avec de hautes considérations sur la profondeur de la musique et la destinée des grandes oeuvres du répertoire, pour venir une semaine plus tard nous pilonner les décibels et quadruples croches de ce néant musical.

Du son et des croches, on en a aussi eu notre dose dans la carte postale italienne de Liszt. Au moins celle-ci était avenante. Superbe maîtrise, belle liquidité de Canzone pour un résultat que je ne saurais différencier de la tout aussi remarquable prestation de Louis Lortie à la Maison symphonique il y a un an.

Après ce programme, à Amsterdam le 31 mai, Hamelin a donné cinq bis. Il nous en a réservé deux : l’Étude opus 2 no 1 de Scriabine et l’Étude virtuose no 6 d’Earl Wild, sur Liza de Gershwin. Une large majorité du public lui a pardonné l’entourloupe. Le public est vraiment d’une tolérance admirable. Nous, on croyait, naïvement, qu’un « Hamelin nouveau » était arrivé. Il est très vite reparti !

Maître chez nous

Haydn : Sonate pour piano Hob. XVI : 41. Field : Andante inédit en mi bémol majeur. Villa-Lobos : Rudepoêma. Debussy : Images, Livre I. Liszt : Venezia e Napoli. Marc-André Hamelin (piano). Salle Pollack, jeudi 11 juin 2015.

2 commentaires
  • Brigitte Nantel - Abonné 12 juin 2015 11 h 11

    Une opinion parmi tant d'autres

    Monsieur Huss,

    Wow, votre opinion en est une parmi tant d'autres, et ça c'est une sacrée chance, parce que si je me fiais à vos critiques, je n'irais pas voir grand chose...

    Pour les erreurs dans le programme, ça ne m’a pas irrité.

    Vous êtes dans le champ, dans le champ gauche pour tout dire. Nous, le public, on ne connaît rien aux subtilités de la musique. C'est probablement pour cette raison que Monsieur Hamelin a reçu trois ovations, debout... Villa-Lobos était la cerise sur le sundae. Pour Schubert, ce n'est que partie remise.

  • Isabelle Demers - Abonné 12 juin 2015 13 h 09

    La grande forme !

    Décidément, monsieur Huss, vous êtes en forme aujourd'hui ! Pour le moins distrayant...
    Parfaitement d'accord avec vous sur les excès de mondanités précédant les concerts. Nous avons un peu le même problème à l'OSQ.

    Jacques Hardy
    Québec