Rester debout

Les inclassables et savoureux Jack Dupon : Gregory Pozzoli, Arnaud M’Doihoma, Philippe Prebet et Thomas Larsen
Photo: Martin Morrissette Les inclassables et savoureux Jack Dupon : Gregory Pozzoli, Arnaud M’Doihoma, Philippe Prebet et Thomas Larsen

Ce n’était pas parce que nous étions lassés d’être assis que les ovations debout se sont multipliées cette année au Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV)… C’est que la majorité des concerts en valaient la peine ! Que l’on songe à Jean Derome, Deerhoof, Laibach, Ceramic Dogs, The Nels Cline Singers Unlimited, Erik Fredlander et Magma, la fidèle communauté fimavienne au rendez-vous pour une trente et unième année se considère comme complètement rassasiée après quatre jours hauts en rythme.

Même avec un concert de moins proposé cette année, le FIMAV résiste encore et toujours en ayant attiré près de 16 000 visiteurs dans la ville. En conférence de presse dimanche soir, la présidente des Productions Plateforme, Thérèse Domingue, et le directeur général et artistique, Michel Levasseur, en ont profité pour dire que malgré le fait qu’elle ait évité le ressac des « anniversaires » (25e, 30e), la grand-messe de la musique contemporaine partage des craintes communes avec les régions au sujet de l’austérité en cours. Les organisateurs espèrent que le financement public sera au rendez-vous dès qu’ils se remettront au travail.

Comme Michel Levasseur a annoncé avec tristesse à la passionnée que nous sommes qu’aucun concert n’avait été enregistré cette année, nous voici dans l’obligation de mettre en mots les moments phares des deux derniers jours du rendez-vous annuel des férus du genre actuel.

Rock en fusion

Ils étaient nombreux et venaient de partout pour entendre pour une première fois au Québec (qu’est-ce qu’attend le Festival de jazz, qui les ignore depuis 40 ans ?) le légendaire groupe français Magma. Point d’orgue du festival, l’ensemble fondé par Christian Vander en 1969 a offert une performance au paroxysme du zeuhl, ce genre musical qu’il a inventé qui fusionne avant-garde, rock, jazz et surtout… chant choral.

Les voix de Stella Vander, Isabelle Feuillebois et Hervé Aknin ont fait rejaillir les symphonies de musiciens remarquablement bien rodés. Sans partitions ni direction, la smala a entonné Köhntarkösz (1974), puis Shlag Tanz (2015), avant que Vander ne démantibule la peau de sa grosse caisse. Ce sera la seule pause à laquelle nous aurons droit entre les fortes et mantriques compositions. Si elles nous paraissent parfois appartenir à une autre époque, c’est que Magma a brûlé toutes les conventions il y a bien longtemps et a, paraît-il, donné « plus de blé qu’un meilleur avril ». La foule a tout de même redemandé de cette lave généreuse et inclassable qui est retombée dans un puissant Zombies.

Chien de faïence

Cela fait près d’un quart de siècle que Marc Ribot vient poser ses pattes à Victo, mais la deuxième fois seulement en tant que leader (en 1996 avec Shrek). Le temps passe et le vieux loup précédé de sa légende ne perd rien de son magnétisme. Même s’il s’est présenté avec son Ceramic Dog quelques fois à Montréal, il a réussi à remplir une autre de ses tanières, le Pavillon Arthabaska. Avec le polyvalent Shahzad Ismaily (dont les doigts pourraient faire trois fois le tour d’un manche) et le grand Ches Smith (certains l’ont découvert ce soir-là, étrange), Ribot ne s’est peut-être pas donné autant qu’on aurait eu envie de se donner à Ribot. Girlfriend, la reprise folle de Take Five ou de La noyée de Gainsbourg sont autant d’appels lascifs et incendiaires à en vouloir toujours davantage du guitariste de peu de mots.

Sans limites

Allez prier pour mon salut, Ribot est revenu. Avec l’immense Nels Cline, bien sûr, mais aussi l’abracadabrantesque Cyro Baptista, l’incontournable Trevor Dunn et la sublimissime Zeena Parkins. Même s’il n’est sur le projet The Nels Cline Singers Unlimited que depuis le mois de septembre, le fameux guitariste a réussi à nous donner de bons frissons derrière les genoux. Un peu moins présent que ce que l’on aurait cru (ou souhaité, pour notre part !), Cline a mené l’ensemble de nos rêves d’une main de maître. Parfois très lourdes — même la harpe électrique de Parkins a sonné comme une grosse « guétar » sale —, les compositions concédaient de justes solos à ces monuments à la gloire de la musique actuelle. On remercie Levasseur d’avoir forcé l’alliage.

L’archet dans la plaie

Dimanche après-midi, rien ne nous avait préparés à ce que nous allions vivre. Tout a commencé quand le violoncelliste Erik Friedlander est tombé de son vélo peu de temps après le décès de sa femme, en 2011. Trois mois de convalescence plus tard, il créait Claws and Wings, pour tenter de remonter la pente. Avec la puissante Sylvie Courvoisier au piano et la fée Ikue Mori à l’électronique, Friedlander nous offre en tremblant cette méditation sur une vie perdue, provoquant un déluge sur nos joues. Frail as a Breeze, Dreams of Your Leaving, Insomnia sont autant de mains tendues au-dessus d’un tombeau, de puissances de vie et de réflexions intimistes sur l’amour. Cette oeuvre lumineuse a frappé le public par sa justesse et son altruisme trompe-la-mort.

Duponneries

Meh ! Voilà des Français qui n’avaient jamais mis les pieds au Canada. Stupeur et étonnement, voici les Jack Dupon ! Les arrière-petits-cousins de la fesse gauche de Frank Zappa nous ont offert une belle performance samedi soir. Décadentes à souhait, leurs « biographies en séries » sont néanmoins très bien fignolées. On croirait qu’ils ont tous l’âge de « pépé et sa guitare », l’excellent Philippe Prebet, alors que c’est plutôt le vieux de la vieille qui a l’air d’un jeune homme ! Mention spéciale au personnage d’Arnaud M’Doihoma, au faux sérieux délicieux de Grégory Pozzoli et à la tuerie de batterie au premier degré de Thomas Larsen. Revenez nous voir, on n’est pas sorteux.

Dans l’oeil

Le fait que ce soit le premier concert d’Hans Tammen et son Third Eye Orchestra en dehors de New York depuis que le projet a été lancé a-t-il rendu Tammen plus impatient, stressé, actif ? Il claudiquait vers ses seize musiciens, inquiet. Shelley Hirsch, en « prima donna » délicieuse, a défié malicieusement le patriarcal leader et donné une touche cinématographique à l’ensemble. Exécutée par d’incroyables bonzes tels Denman Maroney (au et dans le piano), Robert Dick (complètement déchaîné à la flûte et au pipeau), les frères Takeishi (Stomu, diable de la basse, et Satoshi, démon de la batterie), Mari Kimura (la dissection façon violon), Jason Kao Hwang (le divin archet), l’oeuvre constitue néanmoins une courtepointe peu originale. Sur la palette sonore très large, les cordes dominent au grand dam de Tammen qui tentera de «mousser» le tout avec ses gestes vifs. Une méthode étonnante pour diriger qui impose plus qu’elle n’impressionne…

Que du vent

Les deux Allemands de The International Nothing se préparaient à passer près d’une heure avec les dents sur les anches. Habitués aux églises, ils ont fait éteindre tout ce qu’ils pouvaient pour donner de l’ampleur à leurs techniques multiphoniques et de respirations circulaires. Ce fut fait, mais nous nous sommes demandé en entendant une femme caqueter au loin pourquoi l’organisation n’avait pas choisi l’église Sainte-Victoire pour ce buto de clarinettes ? Question de logistique, sûrement. D’un humour délectable — notamment dans leurs noms de compositions : Lost And Found And Lost Again, Beat Them All, Deepwater Horizon – et d’une douceur redoutable, les clarinettistes ne nous ont pas jetés par terre, mais leur âme sensible et leur création gémellaire donnaient une bouffée d’air à nos oreilles tendues.

Toutes performances confondues, la personne que nous avons le plus applaudie est Michel Levasseur, qui prenait la parole avant chaque concert. Pour le peu d’heures de sommeil, le plein de musique, ses choix audacieux et ceux qui viendront, ovation !