Au règne de la terreur et l’horreur

Le sourire contagieux du compositeur et multi-instrumentiste Jean Derome, venu débuter son <em>Année Jean Derome</em> avec <em>Résistances</em>.
Photo: Martin Morrissette Le sourire contagieux du compositeur et multi-instrumentiste Jean Derome, venu débuter son Année Jean Derome avec Résistances.
C’est « un festival où règne l’agonie, la terreur et l’horreur », a avancé vendredi soir le batteur de Deerhoof, Greg Saunier, tout juste avant d’entrer de nouveau dans une de ses délicieuses crises de convulsions chirurgicalement contrôlées derrière son ensemble de percussions. Comprenez; le fabuleux groupe noise rock indie expérimental de San Francisco Deerhoof ne pouvait se permettre qu’un aller-retour au 31e Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV) et se tordait de douleur de manquer leurs coups de cœur dans la programmation : OvO, Magma, Nels Cline, Marc Ribot… et même Laibach, le premier album acheté par Saunier lors de sa première sortie des « USA ».

Heureusement pour les critiques, la souffrance est douce et d’un tout autre ordre. Il s’agit d’avaler une quantité monumentale de sons – sans jamais rien manquer –, gribouiller le tout dans un calepin et tenter de retranscrire tout ça à la fin. On y va?

Avec le temps

Le directeur artistique Michel Levasseur a fait une fleur au Devoir alors qu’il a ouvert la messe d’avant-garde en incluant le sexisme aux « ismes » à combattre dans son discours d’introduction. Merci de nous rappeler que comme les musiciens, malgré les tempêtes d’incertitudes entre les stances et les instances, nous n’existons pas pour rien.

Pour Jean Derome, Résistances ne fait « référence qu’au terme en électricité » nous dit-il, avant d’esquisser un immense sourire qui rejaillira immédiatement sur les vingt musiciens qu’il va diriger. Et c’est ainsi qu’il commence l’an 60 de son ère, dans le plaisir de jouer entre les bruits improvisés et les délires contrôlés. Alors quoi? Il faut concentrer tout ce qu’on y a entendu en quelques mots…

D’abord les archets, nombreux et précis, commencent par nous dégourdir les tympans. Les cliquetis du temps qui passe et qui stresse laissent leur place soit à des chutes intenses ou à des échos boogaloos. Une Joane Hétu sachant manier la voix, le saxophone et le tuyau flexible cannelé nous intrigue. Un Bernard Falaise qui prend un plaisir espiègle à suivre le meneur qui, entre deux silences contrôlés, vient nous faire des solos de clairons, de guimbarde et de tablette électronique (!?). Le chef Derome laisse un moment son ensemble sous la direction dudit ordinateur sans clavier : les sourires cèdent la place à la concentration extrême, au rythme saccadé qui refuse de laisser sa place à l’improvisation. Génial. Jean Derome met la barre haute pour son année avec cette performance électrisante dont on est sorti à la fois déroutée, ravie et imprégnée encore une fois par le talent ludique du multi-instrumentiste. Le ton du temps était donné.

Dans mon cœur

De jeune fille... On les attendait comme des groupies du temps où il y avait moins d’idoles, ça criait dans notre cœur comme si nous étions perdus depuis des jours dans la vacuité du quotidien. Il est arrivé devant le soleil brûlant comme un éblouissant mirage, seule partie de la projection propre à émouvoir... Radwan Ghazi Moumneh agitait sa main et sa voix de façon à nous mener exactement à Suuns où, complètement hypnotisés, l’on ne pouvait que s’abreuver. Et il n’y avait pas que nous qui avions soif. Chacun semble avoir parasité l’autre pour créer une philosophie commune et éphémère qui apaise et pousse l’un hors de l’esthétique hermétique et qui entraîne l’autre à l’intérieur d’un punk corrosif sidéral.

Quelques jours après la sortie de leur album commun – premier concert depuis le lancement de Suuns and Jerusalem In My Heart – la bande nous offre une prestation quelque peu inégale, mais facilement perfectible. Le voyage proposé par l’album à dix mains se traduit pratiquement dans les spirales fascinantes et magnétisantes des percussions carabinées, du buzuk bombardé, de la voix englobante de Benjamin Shemie et de l’énergie attentive de Max Henry. Une première épiphanie qui incite à suivre la meute de garçons dès qu’elle se réunira de nouveau dans un désert près de chez vous.

Petits mondes entre amis

« Prince Andrei said when they told him Moscow had burnt right down. » Vendredi après-midi, un homme lisait dans le coin droit de la scène du Pavillon Arthabaska, un accordéoniste sensible respirait au même rythme que son instrument, un tromboniste passait par le public pour rejoindre ses comparses… Murderous Little World prenait place, sous les doigts magiques de Linda Bouchard et la poésie d’Anne Carson. Le projet, développé pendant dix ans, réunissait trois instrumentistes totalement investis dans leur rôle travesti tantôt par le chant ou la comédie.

En projection, le potentiel émeutier des manifestations, la marche pour le Jour de la Terre à Montréal en 2012 en accéléré, la statue de la Liberté, des châteaux de cartes et des parachutistes lancés dans le vide. Trompette et trombone s’animent et tournent, virevoltent vers l’accordéon pour une partie de carte ou encore un interview impromptu. Avec des intervalles puissants quand ils se mettent à trois sur un piano ou encore quand ils réunissent leur voix dans une chorale épique, l’œuvre chapeautée par Bouchard présente le théâtre qu’est notre monde : à pleurer… mais aussi à rire, avec ses élans d’opérette ironique à la fin. On aurait écouté, fasciné, pendant des heures.

L’instant présent

Quelques mots sur le duo expérimental expérimenté Instant Places, venu de l’Ouest canadien pour nous présenter Sleeper. Sur fond de projections délicieuses où de petites formes se déconstruisent et se superposent – exactement comme la musique du couple – la petite voix de lutine mesquine de Laura Kavanaugh crapahute. Ian Birse bidouille tellement bien qu’on en vient à regretter qu’il n’y ait pas de caméra au-dessus de lui pour tenter de nous faire comprendre d’où viennent tous ces sons de libellules capturées et de grattements grinçants. Sans se regarder, le duo se comprend à merveille et communique par la pensée des formes sonores qui vous titillent l’acouphène.

Les gros sabots

Comme nous les avions manqué à Pop Montréal en 2014! Et là elle se tenait devant nous, la malicieuse Satomi Matsuzaki avec sa petite robe bleue. Elle n'allait pas passer tout un spectacle à nous regarder assis à ne rien faire, oh que non! Elle s’est d’abord mise en tête de nous faire chanter. Avec cette énergie surette et pétillante, nous étions tous conquis. Nous nous faisions aller les longs cheveux de la tête en même temps que le monumental Ed Rodriguez et nous suivions de l’œil gauche les savantes démangeaisons de John Dieterich. Avec les doux cinglés de Deerhoof, personne ne s’ennuie jamais.

Ça fait plus de 20 ans qu’ils ne s’ennuient pas eux, en tout cas, se renouvelant à chaque album, chaque concert… et on a envie d’ajouter, à chaque chanson ou chaque strophe. Ils ne répondent à aucun script et c’est pour ça qu’ils nous fascinent autant. Même s’ils sont d’une autre génération – la nôtre, c’est qu’on vieillit! —, ils sont toujours spontanés, surpris et furtifs comme des cerfs… Mention spéciale au magique batteur Greg Saunier, qui entre deux soubresauts épileptiques, est venu s’adresser à nous en français. « Il y a trop de fromage dans la gastronomie québécoise » et « trop de photos de Paris pour une loge dans une salle au Québec ». Voyez le genre? Avec ce petit accent craquant qui surfe sur l’ironie au même titre que son groupe, nous avons passé un moment rare et phare. Nous regrettions autant qu’eux le fait qu’ils devaient nous quitter là, tout de suite après le concert, pour s’envoler plus haut que le mont Arthabaska.

« Subversion totalitaire »

Le groupe Laibach est venu nous asséner quelques coups en plein dans le bulbe rachidien. La grand-messe slovène s’est amenée dans un magma de lumières et de projections à vous faire claquer dans les minutes qui suivent. Pourtant, on attend là, bien vivant, subjugués par le graphisme fou de ces œuvres animées, que le chef de l’empire-dont-nous-tairons-le-nom sorte sa voix gutturale. Mais l’auguste Milan Fras est resté un moment, debout dans l’ombre, à nous faire craindre le pire. Entre l’esprit mélancolique du dernier album et les incitations sarcastiques qui ont fait son succès – malheureusement aussi chez ceux qui n’en ont jamais saisi la satire —, Laibach tétanise des cheveux aux orteils.

De la porno au fascisme, les dieux du Capital vous invitent à cette projection du remake du Triomphe de la volonté en toute connaissance de cause. La sublime Mina Špiler vous guidera si vous ne comprenez rien à l’esthétique virulente laibachienne, Leben Heisst Leben [God is god] à l’appui. Heureusement, il y a cette petite voix de robot menée par Luka Jamnik pour nous faire rire un peu… « You. Are. Fantastic. », dit-elle au moment où le groupe nous offre un solide rappel. Visiblement plus à l’aise quand quelques aventuriers se sont levés pour danser devant, Laibach offrait une expérience immersive, éthique et esthétique qu’il ne fallait rater pour rien au monde.

Sans casser des œufs

Il ne restait plus que la divine Italienne Stefania Pedretti pour nous achever. Avec son comparse Bruno Dorella, elle est venue nous pousser ses riffs puissants avec un arrière-goût de métal. D’une voix rauque bien travaillée, elle sculpte au gros ciseau un langage imagé et imaginaire. Entre les sourires espiègles et les mercis furtifs accordés à un public déjà conquis, OvO provoque la lourdeur en duel et brouille les genres pour nous offrir des œuvres à la fois âpres et sensibles, notamment dans la magnifique marie.