Le roi de la note claire s’éclipse

Il était facile d’appeler Blues Boy King le « Roi du blues ». Il l’était d’ailleurs, avec sa voix immense et ses notes cristallines. Mais au-delà d’un nom prédestiné à la royauté musicale, l’homme portait en lui et dans son fil de vie l’essence même d’un genre qu’il aura fait connaître partout dans le monde.

Figure incontournable de l’histoire de la musique américaine — bien au-delà du seul blues, le légendaire guitariste et chanteur est décédé jeudi à Las Vegas, à l’âge de 89 ans. On le savait malade (diabète) depuis longtemps, et il était hospitalisé depuis plusieurs semaines.

Amorcée à la fin des années 40, sa carrière se sera étirée jusqu’à l’automne dernier — au risque de brouiller vers la fin un héritage brillant avec des spectacles erratiques. Son dernier passage à Montréal, en juillet 2014, avait laissé la direction du Festival de jazz « embêtée », tant la performance avait été médiocre.

Mais que sont quelques fausses notes en comparaison d’un tel parcours ? Rien, répond André Ménard, directeur artistique du Festival international de jazz de Montréal, que B.B. King a fréquenté régulièrement. « Un peu comme la ligne claire d’Hergé, il y avait la note claire de B.B. King », disait-il en entretien vendredi. « B.B. King avait un son reconnaissable entre tous, un vrai trademark. Et surtout : c’était un chanteur immense, loin du stéréotype du bluesman à la voie éraillée. »

Élaborée sur ses guitares nommées « Lucille » (une chanson attribue à une femme et à un incendie l’origine de cette dénomination passée à l’histoire), la signature B.B. King évoquait celle d’un Miles Davis par sa distinction : une manière de dire les choses pareille à nulle autre. Dans le cas de King, un vibrato constant qui donnait à ses notes l’expressivité des émotions humaines. Chez Miles, c’était l’art de la fragilité. Le Prince des ténèbres et le Roi du blues : la monarchie des notes lumineuses.

B.B. King n’était pas le plus grand technicien du blues — Buddy Guy a influencé beaucoup plus de guitaristes, note André Ménard. Mais il aura été un styliste hors pair, l’homme d’une sonorité sculptée avec soin. Et il fut un styliste stylé : costards colorés, noeuds papillon, grosses bagues en or sur ses doigts agiles, King paraissait impérial dans son personnage scénique.

Dans une entrevue citée vendredi par The Guardian, B.B. King disait ne pas se considérer comme un véritable guitariste blues, parce que des dizaines de musiciens lui étaient supérieurs. Sauf que… « Ils ne sont pas B.B. King », tranchait-il. Façon de dire que de Roi, il n’y en avait qu’un.

Coton King

 

Quand il égrenait ses solos, B.B. King grimaçait souvent, comme si les plaintes de la musique le touchaient au coeur — ou provenaient précisément de là. Et peut-être bien. Car le blues, il le portait dans ses veines, rappelait-il souvent.

Né en 1925 au Mississippi, orphelin à l’adolescence, Riley B. B. King a travaillé à recueillir le coton dans les champs du Sud ségrégationniste avant de découvrir la musique. Dans ses dimanches de congé, il chantait sur le coin des rues, un chapeau devant lui. Et c’est à l’usage qu’il a opté pour le blues plutôt que le gospel : King avait remarqué qu’on le complimentait toujours quand il chantait du gospel, mais que personne ne le payait. Alors qu’un blues amenait toujours quelques pièces.

Un premier succès en 1951 (Three O’Clock Blues) ouvrira la porte à plus de 60 ans de disques et de tournées. Son blues métissé — rythm’n’blues, gospel, country — aura une influence importante pour plusieurs musiciens (vendredi, c’est un Eric Clapton au bord des larmes qui lui a rendu hommage), et touchera un public très large et fidèle (« Il a toujours fait salle comble à Montréal », affirme André Ménard). Son plus grand succès demeure The Thrill Is Gone (1969), chef-d’oeuvre de sensualité blues.

Gagnant de 15 prix Grammy au fil de sa carrière, lauréat de la plus haute distinction qu’un président américain peut accorder à un civil (Presidential Medal of Freedom), B.B. King a été salué vendredi par Barack Obama et d’innombrables artistes. « C’était un phare », résumait Clapton.