Avec Alexander Shelley, Ottawa peut voir loin!

Alexander Shelley
Photo: Fred Cattroll Alexander Shelley

Lorsqu’un orchestre se choisit un nouveau directeur musical, tous les concerts donnés entre le moment de sa nomination et sa prise de fonction sont ceux d’un « directeur musical désigné ». Celui de cette semaine, au Centre national des arts, était le dernier d’Alexander Shelley à ce titre. Shelley, 35 ans, prendra la succession de Pinchas Zukerman en septembre et, de notre côté, nous prenons le pari que nous entendrons beaucoup plus parler de l’Orchestre du Centre national des arts pendant les dix prochaines années que pendant le quart de siècle précédent.

Ottawa peut voir très loin avec ce chef charismatique, éclairé, inventif et cultivé. Le concert de jeudi soir au Centre national des arts nous l’a prouvé. Alexander Shelley a beau être jeune, il semble avoir derrière lui un bagage musical immense. Je parle ici de vraies connaissances stylistiques, dans la manière de phraser Beethoven ou dans la façon d’équilibrer, dans L’Oiseau de feu, le modernisme stravinskien et les atmosphères orchestrales directement héritées de l’onirisme cher à Rimski-Korsakov.

Alexander Shelley tient l’orchestre (mené par un Konzertmeister très agissant), mais ne l’utilise jamais pour faire de l’esbroufe. Serait-il un héritier de Charles Mackerras, avec un sens poétique plus aiguisé ? Sa fin du 2e mouvement du 1er Concerto de Beethoven restera longtemps gravée dans ma mémoire, de même que la transition entre Berceuse et Finale de L’Oiseau de feu, dans une salle hébétée, silencieuse comme rarement. Dans ce Finale, l’accentuation par la répétition de coups d’archet rageurs au talon est judicieuse et rarement entendue à ce point. Partout des couleurs, partout de la poésie et une limpidité absolue dans le 3e Brandebourgeois, sans la moindre brusquerie, la moindre démonstrativité.

À cela s’est ajoutée l’éloquente expérience d’écouter le très inspiré Benjamin Grosvenor jouer le 1er Concerto de Beethoven quelques jours après le très surfait Piotr Anderszewski dans Mozart à Montréal. Avec un touché dont la matière (une sorte de délié légèrement martelé et très élastique) rappelle celui d’Alicia de Larrocha, Benjamin Grosvenor a confirmé par quelques decrescendos sortis d’on ne sait où (façon Radu Lupu, presque) les grands espoirs qu’il suscite. On aura beaucoup de plaisir à le revoir à Montréal lors de la Virée classique et on est vraiment curieux de voir comment Argerich et Dutoit pourront surpasser en février 2016, dans ce même 1er Concerto, les concerts Lupu-Järvi et Grosvenor-Shelley que nous avons entendus à Paris et Ottawa ces douze derniers mois.

Shelley et L’oiseau de feu

Bach : Concerto brandebourgeois no 3. Beethoven : Concerto pour piano no 1. Stravinski : L’Oiseau de feu (suite, version 1945). Benjamin Grosvenor, Orchestre du Centre national des arts, Alexander Shelley. Salle Southam, Ottawa, jeudi 14 mai 2015.

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