Ça groove sur les rails du «West Trainz»

Erik West Millette lance le disque double «West Trainz». Le premier traverse les Amériques, le second parcourt les vastes étendues des vieux continents.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Erik West Millette lance le disque double «West Trainz». Le premier traverse les Amériques, le second parcourt les vastes étendues des vieux continents.

Imaginez un train pas plein. L’Orient express, disons. Ou le Louisiana Sunset Limited. Dans un compartiment, ce type, Erik West Millette. Avec la bouille qu’il a, tout naturellement, on s’assoit devant ou à ses côtés, et puis tout aussi naturellement, on lui déballe tout : l’enfance, les amours, les souffrances, le chemin parcouru. Le bagage, quoi.

« C’est arrivé tellement souvent ! Ça doit être écrit dans ma face que ça m’intéresse. Dans tous mes trajets de train à travers le monde, j’ai appris à connaître des gens. Oui, le moyen de transport me passionnait, mais c’était le prétexte. Je voulais apprendre. Ce que la désinformation empêche de comprendre, ce qui n’est pas dans les médias ni sur Internet… »

Depuis 1991 qu’il va où les rails le mènent. D’abord au gré de sa contrebasse (son premier véhicule) et des tournées du musicien-accompagnateur, et puis tout seul, muni d’un bloc-notes, d’une enregistreuse et d’une caméra (une Super 8 d’abord, un Pentax numérique ensuite). Entre les sessions et les spectacles avec les Marie-Jo Thério, Bïa, Lhasa de Sela, tant d’autres, il a ainsi parcouru le monde ke-schlonk par ke-schlonk, les Amériques, l’Europe, l’Eurasie, l’Australie. « Je suis parti avec mon regard d’enfant curieux et fasciné, quand mon grand-père Leo West — qui roulait sur le Petit Train du Nord — m’a mis sur la voie. »

Il a ramené tout ce qu’il a pu. Des artefacts, des sons, des images. De l’immensité, de l’exiguïté, de la promiscuité. De la musique dans sa tête, au rythme des rails raboutés, la percussion métallique transposée en groove dans son corps de musicien. « Je suis toujours aussi fasciné, mais je pense que c’était ma façon de devenir adulte… J’étais plus optimiste, jeune. Je me disais qu’il y avait sûrement 50 % des gens qui sont, au fond d’eux-mêmes, des humanistes. Et, sans aucun cynisme, j’ai constaté que s’il y avait de véritables humanistes partout dans le monde, ils n’étaient pas nombreux. » Risque inhérent à l’épreuve de réalité : l’aventure ferroviaire aiguille forcément vers la vérité. « Mais les gens qui sont généreux le sont extraordinairement : on m’a ouvert les yeux sur les enjeux politiques, autant qu’on m’a montré comment cuisiner du vrai bon curry… »

Première destination

 

En 2007, le chantier de son West Trainz était proposé en spectacle d’ouverture du Coup de coeur francophone. Projections, invités, on s’y perdait un peu, ça déraillait par moments : je me suis demandé si l’homme-locomotive arriverait un jour à destination. D’autres sortes de projets ont suivi, beaucoup de musiques de films : avait-il laissé son West Trainz sur une voie de garage ? « P’tit train va loin, comme on dit. Je continuais à temps perdu, avec la même ferveur, selon mes moyens, j’ajoutais un à un les wagons manquants à mon train… Mais je suis passé en TGV grâce au concours très actif de Louis-Armand Bombardier », fondateur de l’étiquette L-Abe, bâtisseur d’un studio d’enregistrement à Valcourt, mécène-bricoleur digne du grand-père inventeur. Après cette quête d’expériences et d’échantillons, ce voyage de musique où plus de 75 musiciens et chanteurs ont participé au cours des ans, la captation a finalement eu lieu l’automne dernier, avec les Tony Albino, Jordan Officer, entre autres cheminots d’élite. « Un grand frisson ! »

Et nous obtenons ces jours-ci West Trainz le carnet de bord, flanqué de deux disques : le premier traverse les Amériques, le second parcourt les vastes étendues des vieux continents. Je les ai alignés entre Montréal et Québec, en auto : c’est fou le territoire qui rentre par les oreilles et passe devant les yeux. « C’est la rencontre entre les lieux, les gens, l’histoire, les musiques, et ce que je porte en moi : ça reste mon groove, mes réactions à tout ce que j’ai vécu. Je le conduis, le train. »

Quand je regarde Erik, souriant, dans son local de musique du Mile-End, entouré de ses géants sur roues, fantastiques instruments-sculptures qu’il promènera chaque jour au prochain Festival de jazz, je comprends qu’il est encore en train. Oui, il ira en Inde et au Tibet. La version déambulatoire déambulera. Un grand spectacle multimédia pourrait bien être l’événement du prochain Montréal en lumière. Un troisième album, composé de chansons d’itinérants du train — les hobo songs — est déjà sur les rails. « J’ai eu un petit baby-blues quand j’ai eu l’objet West Trainz en main : ça n’a pas duré. Le lendemain, je reprenais le train en marche. C’est la vie, le train, ça peut s’arrêter en gare, mais ça repart. »


Erik West Millette - Chicago Jump Trainz

West Trainz

Erik West Millette et passagers, Westtrainz.com/L-Abe

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