L’amour chez les robots (c’est nous, les robots)

Le musicien Patrick Watson
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le musicien Patrick Watson
Des sons de science-fiction pour des chansons qui vont droit au coeur : le groupe qui porte le nom de son chanteur s’est inventé une sorte de soul galactique pour redonner espoir en l’avenir de l’humain. Rencontre dans l’espace.
 

Des ampoules grosses comme des têtes d’extraterrestres. Ou, enfin, les têtes que l’on supposait aux Martiens dans les romans d’anticipation. À la base des ampoules, qui scintillent ou s’emplissent d’une fumée blanchâtre, des boas froufroutés, tels des cache-cols coquins pour visiteurs venus de planètes plus irradiées.

Entre ces belles bébelles savamment disposées sur la scène du Fairmount — l’ancien Club Soda/Kola Note/Cabaret du Mile-End —, les têtes familières de Patrick Watson, le groupe qui porte le nom de son chanteur, dépassent. C’est-à-dire qu’elles émergent quand Pat, le guitariste Joe Grass, le bassiste Mishka Stein, le batteur Robbie Kuster (et un musicien d’appoint aux claviers) ne sont pas penchés sur leurs instruments, s’ingéniant à en extirper des sons conjugués d’une singulière beauté. C’est parfois immense et complexe, au bord du chaos, parfois ça tient à presque rien. La voix en falsetto de Pat se love dans les interstices, coulée de lave durant les éruptions. Je note : soul galactique. Je note encore : magique Patrick. « Welcome to the new CD », s’exclame le chanteur hilare, laissant échapper comme une soupape son fameux rire moitié gamin, moitié fou.

C’était lundi 27 avril dernier, au deuxième soir du show sans préavis de Patrick Watson, à deux petites semaines de la sortie de l’album Love Songs for Robots. « C’est vrai que c’était pas mal magique, mais tu sais, on est quatre gars pas mal débiles avec des exigences proches de l’impossible », de commenter Pat dans le local de la Main où je retrouve le groupe, typique local de groupe avec son typique sofa troué. Les gars se regardent et entérinent l’assertion. Pat constate : « On ne savait pas si ça allait être magique, mais ça ne pouvait pas être vraiment mauvais… » Les copains sourient. Pat interprète : « Le deuxième soir, on commençait à avoir une belle vague, mais tu vas voir, quand on fera le Métropolis à l’automne, ça va ouvrir pour vrai… » Sourires plus larges.

Ni Dylan ni Cohen

Je leur dis que je perdais pas mal les textes, surtout les textes des nouvelles chansons, j’étais comme tout le monde, porté, entraîné, voire perdu dans l’espace des sons, j’en oubliais que le propos de ces chansons d’amour pour les robots n’est pas toujours jojo. « C’est parfait comme ça, I ain’t no Bob Dylan or Leonard Cohen, tranche Pat. J’arrive à dire les choses que je veux dire, mais toutes ces pensées sombres ou joyeuses n’ont pas de sens en dehors de la musique. »

Il y a quand même un thème, non ? Cette idée que l’amour ne dure plus, qu’on est « alone in this world », comme si c’était normal, comme si c’était un destin pré-programmé, robotique… C’est dans la famille des récents albums d’un Louis-Jean Cormier, d’une Marie-Pierre Arthur (qui était parmi les choristes à la fin du spectacle au Fairmount) : la manière d’aimer d’une génération. « Nous avons tous des enfants,observe Pat. L’idée du divorce est devenue plus acceptable. Je ne suis pas la même sorte de père que mon père était. Il y a ce terrain commun, dans les relations, dans les peurs, dans notre façon de ne pas vivre les émotions, dans la façon dont ces émotions nous rattrapent. Ce que j’espère, dans ces chansons, c’est que ça puisse aider les gens à connecter, à se sentir moins seuls, même dans Alone in the World. Pour moi, ce sont des chansons positives. »

 

Voyage intersidéral vers la condition humaine

Ce disque est « peut-être le plus violent que nous ayons jamais fait, souligne Pat. Mais la volonté est toujours la même : se faire du bien. » La pedal steel de Joe est une grande plainte qui submerge dans Good Morning Mr. Wolf, mais Pat vient nous prendre par la main avec sa petite guitare et sa voix tendre : « Tout ne va pas bien en ce monde, mais nous sortons de la chanson vivants, ensemble, en relevant la tête. » Et la musique gagne toujours, libre, caressante, magnifique. Libre d’être beatlesque dans Grace (très Sexy Sadie), galopante et « très 90’s pop » dans Hearts, inspirée par les trames de Bollywood dans… Bollywood. Joe : « Pour les démos [enregistrés sur une petite machine à un micro, épreuve de base], on a essayé n’importe quoi. » Robbie : « On n’avait pas peur du ridicule : du Bollywood, pourquoi pas ? » Mishka : « Il n’y avait pas de plan. À un certain moment, le titre de travail, c’était “Bowie”, mais ça ne sonne pas comme du Bowie. »

Ça donne du Patrick Watson. Ça donne les spectacles du Fairmount. Ça donne qu’il se passe toujours quelque chose entre eux et nous. Un contact a lieu, comme dans le film Rencontres du troisième type. « L’idée, résume Pat, est de faire partie du spectacle, au même titre que le public, de ne pas jouer au-dessus de la mêlée. Cette communion est très importante pour moi. C’est ma drogue, mon high, je ne peux m’en passer. » Les autres gars opinent du chef. Et comment on fait, quand le high est trop high, comme à l’église Saint-Jean-Baptiste à l’automne 2013 ? « Je ne vous l’ai jamais dit, les gars, mais j’ai pensé tout lâcher… » Pat ricane. Ouf ! Pendant un instant, on a presque eu peur. « Là, ça va. On a cet album à partager. Quand je chante Turn Iito the Noise, j’ai un high tout neuf. Tout est encore possible. »


Patrick Watson - Grace

Tout ne va pas bien en ce monde, mais nous sortons de la chanson vivants, ensemble, en relevant la tête

Love Songs For Robots

Patrick Watson, Secret City Records