Résister pour exister

Depuis 31 ans, Michel Levasseur arpente le monde pour trouver le meilleur de la musique actuelle.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Depuis 31 ans, Michel Levasseur arpente le monde pour trouver le meilleur de la musique actuelle.

Il arrive avec sa tête un peu hirsute et plutôt déboussolé. Dans ces rues montréalaises aux allures de Kaboul, Michel Levasseur s’est un peu perdu. Il se ressaisit rapidement et commence à déballer un discours rodé durant 31 ans. Depuis 1983, il est derrière le Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV). Pour une inconditionnelle, voilà enfin le moment d’en savoir davantage sur la Mecque éphémère de l’avant-garde, qui se tient cette année du 14 au 17 mai.

« Éclectique », « hétéroclite », « diversifié ». À peu près toujours les mêmes caractéristiques pour décrire cet événement du Centre-du-Québec qui fait envie… Pourtant, « dans le domaine des nouvelles musiques, il y a aussi des personnages, de grands musiciens, avec un certain âge et une certaine expérience, de celles qui influencent encore, qui sont à l’avant-scène », nous dit le directeur général et artistique en s’avançant sur ce qui pourrait ressembler à un thème cette année. Il souligne que dans le jazz, le rock ou le classique, « plus tu vieillis, plus on te vénère ! On veut montrer que c’est la même chose dans notre domaine, avec des gens comme Christian Vander, de Magma, qui en est à 45 ans de carrière » !

Preuve que les musiques d’avant-garde flirtent avec le fait de devenir des classiques, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) peaufine depuis dix ans ses catégorisations pour ce genre de musique. « La problématique reliée au repérage et au service des usagers nous a poussés à définir l’indéfinissable, nous dit Benoît Migneault, directeur de la référence. Depuis, nous cumulons près de 2800 titres dans notre collection ! » Pourtant, le défi reste entier pour le bibliothécaire à BAnQ Philippe Cousineau, surtout « depuis que la musique est dématérialisée. Comme le peu de disquaires qui restent gardent une minuscule section Musique actuelle, ça devient très difficile de s’approvisionner pour avoir tous les artistes et tout ce qui se fait » !

Promouvoir la création

Alors, il faut faire comme Michel Levasseur, arpenter le monde et le rameuter chez soi. « Un festival de musique contemporaine de nos jours doit promouvoir la création », dit celui qui a délicatement imposé cette année une collectivisation de Nels Cline, désigné par le magazine Rolling Stone comme un des 100 meilleurs guitaristes de tous les temps, avec ses Singers (Trevor Dunn, Scott Amendola) et quatre autres musiciens de renom (l’exceptionnel Cyro Baptista, Zeena Parkins, Brian Marsella et Marc Ribot). « J’ai vu Laibach à l’Ultima Oslo Contemporary Music Festival. Ils avaient un mandat très spécial, celui d’interpréter l’opéra jamais terminé d’Edvard Grieg. C’était un de mes coups de coeur, et je les ai donc invités. » La « subversion totalitaire » slovène s’amène donc avec son rock techno-industriel. Tremblez, festivaliers !

« Le FIMAV a été très métal, parfois très noise, voire électronique. Ça nous a fait perdre un peu de public, ça », dit celui qui commence sa programmation seulement au mois d’août. Avant ça, il butine : trois ou quatre festivals de musique émergente aux États-Unis, à Vancouver, etc. Oui, mais, cette mythique année « John Zorn » où le musicien avait eu précisément ses 60 ans au moment du festival, culminant à minuit tapant à l’orgue de l’église Sainte-Victoire ? « C’est Zorn qui m’a contacté, pour une fois, et deux ans d’avance. La seule fois où j’ai prévu autant d’avance. »

 

Bousculer les gens

Mais alors, avec les 60 ans de Jean Derome, n’y aurait-il pas un « concept » ? Il nous arrête en riant. « Pas du tout ! C’est une immense chance d’avoir Jean et ces 20 musiciens-là, ce sera du jamais entendu. Mais dis-moi pas qu’on est devenus has been, là ? » Pas vraiment. En témoignent le magique quartet français Jack Dupon et ses multifacettes, le noise rock, métal extrême et expérimental minimaliste duo italien OvO, le collectif texturé et post-rock Suuns and Jerusalem in My Heart et le discret, mais puissant, duo de clarinettistes allemand The International Nothing.

« J’aime bousculer les gens, même s’il y a un grand stress relié à ça, poursuit Levasseur. Les gens sont très critiques. Pendant le temps du festival, je m’isole souvent. Quand les gens aiment, c’est merveilleux ! Mais quand ils n’aiment pas, je te jure qu’on le sait ! En même temps, c’est la marque de notre événement de faire avancer les choses, que les gens discutent après. »

Il y a longtemps que Michel Levasseur porte un message de « décentralisation culturelle » qui laisse souvent entendre que le FIMAV est plus qu’un festival. « Le fait de présenter ces artistes-là, qui sont très conscients de la dynamique mondiale, de tous les combats qui se mènent partout, participe de notre implication sociale avec les gens qu’on croise tous les jours dans la rue. » Levasseur a d’ailleurs piqué l’idée de Derome pour son mot de bienvenue, « Résistances ! », où il invite le public à « venir partager [ses] réflexions et [ses] efforts […] pour faire avancer le monde… dans le bon sens » !

Femmes actuelles

Dans les « ismes » auxquels on doit résister, selon Levasseur, pas de sexisme ou de machisme. La musique actuelle en est donc exempte ? « Cette année n’est pas une grande année par rapport à ça, concède-t-il. Dans la programmation, habituellement, j’essaie d’y penser. Mais ça ne peut pas être un des critères, car je vais vers toutes les programmations complètement ouvert… On reçoit environ 300-400 dossiers [tous imprimés et reçus par la poste, il ne veut rien recevoir par Internet !], et force est de constater qu’il y a moins de femmes que d’hommes en musique actuelle et que ça se reflète dans les propositions. »

« Dans le milieu rock, que l’on côtoie, c’est loin d’être équilibré, nous dit le batteur du groupe Jack Dupon, Thomas Larsen, joint en France. Mais dans le milieu de la musique expérimentale, c’est beaucoup plus équilibré je trouve. Enfin, on y rencontre beaucoup plus de filles pour notre part. »

Stefania Pedretti, musicienne aguerrie du groupe OvO, acquiesce depuis l’Italie : « Je pense qu’en France cette parité existe réellement. En Italie, il n’y a pas beaucoup de femmes dans le milieu de la musique. Comme dans les autres pays, c’est une scène très masculine ; les femmes y sont rares et c’est très triste. »

Depuis San Francisco, la compositrice Linda Bouchard est de cet avis. « Non, les femmes de talent ne sont pas bien représentées ! Chaque fois que des femmes font un concert, on parle d’un “concert de femmes”, mais le dit-on pour des hommes ? Évidemment non ! Quoique nous devrions peut-être ? » dit-elle, sourire en coin. Celle qui a travaillé pendant dix ans en collégialité sur Murderous Little World, qu’elle vient présenter au FIMAV, estime qu’« un des problèmes est de nous traiter comme une minorité alors que nous sommes plus que la moitié de l’humanité ».

Le guitariste Nels Cline trouve aussi qu’il n’y en a pas assez et s’en désole : « Les femmes avec qui j’ai joué ont amené quelque chose de différent, de très fort, à certaines compositions. » Cette année au FIMAV, il sera aux côtés de la fabuleuse compositrice multi-instrumentiste Zeena Parkins. « Sinon, je sais, nous sommes pratiquement un boys band [Signers], dit-il juste avant un test de son au Connecticut. Il y a tellement de musiciennes compétentes et formidables ! Non, on n’en voit pas assez et nous en avons besoin davantage ! »

« Tant qu’il n’y aura pas de femmes qui programment les festivals, je ne crois pas que ça pourra changer », indique Linda Bouchard.

Une bonne solution, selon Stefania Pedretti. « J’organise moi aussi des festivals et c’est bien sûr très utile de considérer toutes les scènes — y compris les scènes féministes et queer — l’esprit et les yeux grands ouverts. »

Et c’est ainsi qu’il faut s’amener à Victo, les oreilles et le coeur grand ouvert !

Installations sonores dans la ville

Mark Lowe, Singularity (Canada)

Martin Bédard/Georges Forget, Duramen (Québec, France)

Sarah L’Hérault, 124 portes de chars (Québec)

Nataliya Petkova, Composition in V + (Bulgarie)

Alexis Bellavance, Fenêtres (Québec)

Patrick Saint-Denis, Pentafold (Québec)

Danys Levasseur, Réserve phonique (Québec)

David Lafrance, Les ventilateurs et gabarits (Québec)

Jason Kao Hwang présente Burning Bridge

Jean Derome présente Résistances

Suuns Jerusalem in My Heart

Instant Places présente Sleeper

OvO (Italie)

Dieb 13, Isabelle Duthoit, Franz Hautzinger, Martin Tétreault présentent Where Is the Sun

Hans Tammen Third Eye Orchestra

The International Nothing

The Nels Cline Singers Unlimited

Jack Dupon (France)

Joshua Abrams présente Natural Information Society avec Hamid Drake

Akio Suziki et Aki Onda

Magma


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