Ivo Pogorelich, l’Icare du piano

Ivo Pogorelich en octobre 2014 à Paris
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Ivo Pogorelich en octobre 2014 à Paris

Deutsche Grammophon réunit en un coffret les enregistrements réalisés entre 1981 et 1995 par le pianiste Ivo Pogorelich, vainqueur en 1980 du Concours musical de Montréal et dont l’élimination en demi-finale du concours Chopin, la même année, avait fait scandale.

Cela fait vingt ans qu’Ivo Pogorelich s’est tu devant les micros, puisque son dernier enregistrement, les Scherzos de Chopin, date de septembre 1995.

Deutsche Grammophon, qui a capté son parcours, en réédite l’intégralité aujourd’hui. Le label jaune avait fait signer un contrat à Pogorelich à la suite de l’esclandre de Martha Argerich au Concours Chopin 1980. Ivo Pogorelich était alors devenu instantanément le triple symbole du génie non reconnu, de l’artiste rebelle et du pianiste inclassable.

On aurait pu espérer d’un tel coffret qu’il reprenne, en bonus, les bandes sonores des deux récitals gravés exclusivement pour la vidéo par Pogorelich et publiés en DVD. Il n’en est rien. Par contre, les étuis en carton reproduisent, dans une qualité certes assez moyenne, les visuels des pochettes originales.

Je n’ai jamais vu un artiste déclencher autant de passion qu’Ivo Pogorelich, dans sa grandeur comme dans sadéchéance. Ces dernières semaines, un débat, présentant Pogorelich comme une victime expiatoire du marketing et statuant que le jury de Varsovie avait sans doute raison, a été lancé sur Internet par le pianiste Peter Donohue. Tant d’inepties s’ajoutent aux tonnes d’autres inepties écrites sur Pogorelich.

Qui peut juger ? Qui peut, vraiment, savoir ? Personne ne connaît le pourquoi du comment de la descente aux enfers et de l’isolement artistique de Pogorelich depuis 20 ans. Mais deux choses sont sûres : ce n’est pas le marketing qui a fait mourir Aliza Kezeradze, professeure de Pogorelich, de 21 ans son aînée, que le pianiste avait épousée en 1980, et ce n’est pas le marketing qui a engendré le conflit des Balkans, bousculant dans son identité ce fils d’un père croate et d’une mère serbe.

Alors, restons-en à quelques fondements : Ivo Pogorelich est un génie du piano et un artiste entier, trop entier, qui s’est maintes fois approché du soleil. Lorsque Aliza Kezeradze a disparu, en 1996, le pianiste a vu que ses ailes, façonnées par sa professeure et épouse, étaient de cire. Elles ont fondu. Depuis, il erre. Cette errance brise le coeur des vrais mélomanes.

Pogorelich, l’Icare du piano, laisse ce coffret en héritage. Malgré leurs limites dans deux CD de concertos (un tel univers et un tel imaginaire ne se partagent pas), le retour à ces disques prouve que Pogorelich était l’un des grands pianistes du XXe siècle. Oui, prouve, parce que, vingt ans après, les Suites anglaises sont « le » Bach de l’île déserte, que le Gaspard de la nuit et la 6e Sonate de Prokofiev restent les références, un statut que l’on peut accoler également aux Tableaux d’une exposition comme au CD Scarlatti.

Pogorelich : « Complete Recordings ». DG 14 CD 479 4350.


Ivo Pogorelich - Gigue de la 2e Suite anglaise de Bach

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