L’infinie solitude du paria

«Cavalleria rusticana» est l’opéra qui sent le plus le terroir de la ruralité profonde du sud de l’Italie.
Photo: Cory Weaver Metropolitan Opera «Cavalleria rusticana» est l’opéra qui sent le plus le terroir de la ruralité profonde du sud de l’Italie.

Il est loin le temps du naturalisme de Franco Zeffirelli! Petit à petit, Peter Gelb accomplit sa révolution culturelle au Metropolitan Opera. Cavalleria rusticana, l’opéra qui sent le plus le terroir de la ruralité profonde du sud de l’Italie, se déroule désormais sur et autour d’un plateau tournant, qui pourrait servir au premier acte de Parsifal!

Et pourtant, est-on déjà allé davantage au coeur du sujet de Cavalleria rusticana que dans la mise en scène de David McVicar, qui fait sauter aux yeux tous les codes et des non-dits de cette communauté à la fois machiste et matriarcale d’un village qui définit brutalement ce qu’est l’honneur et le déshonneur?

McVicar n’a même pas besoin d’affubler Santuzza d’un coussin simulant sa grossesse : elle est, dès les premières secondes, le paria de ce village. Et que dire de cette image finale, où tout le monde lui tourne le dos et se couvre, lorsque son amoureux, Turiddu, a été tué? Le village continue à l’accuser, elle, cette fois de n’avoir pu le garder.

On remarquera que, dans le livret de l’opéra de Mascagni, est écrit « on a tué Turiddu », traduit un peu intempestivement par le Met « ils ont tué Turiddu ». En tout cas, le meurtrier n’est pas désigné comme étant Alfio, le mari cocu. C’est la collectivité qui vient de remettre le village en ordre. La force du spectacle de McVicar est d’éclairer ces codes. Son intelligence suprême est d’utiliser les passages purement orchestraux pour les mettre encore mieux en évidence, par exemple dans la lente scène du début ou la danse des trois machos…

Westbroek transcendante

Dans ce cérémonial, d’une cruauté presque barbare (même si tout le monde va à la messe!), Eva-Maria Westbroek est transcendante en oiseau blessé. Lui tendre le micro et la harceler de questions tout de suite à la tombée du rideau, alors qu’elle était tout à fait ailleurs, était complètement inepte. Notons l’immense qualité de la Mamma Lucia de Jane Bunnell. Pour le reste, le choeur n’était pas aidé par un apparent problème de micros dans la couverture de la partie arrière droite de la scène, et Fabio Luisi ne semblait pas à l’aise avec cette partition. On peut lui attribuer un lyrisme corseté et plusieurs décalages dans le phrasé des cordes lors du premier tiers, notamment lors de la première rencontre Santuzza-Lucia.

Marcelo Alvarez et George Gagnidze se retrouvaient dans les deux opéras. J’ai beaucoup aimé l’abattage vocal et scénique d’Alvarez, qui s’est très bien glissé dans les deux personnages, mais beaucoup moins apprécié le style heurté de Gagnidze, particulièrement mal à l’aise dans Cavalleria avec des intonations souvent un peu hautes.

Le très coloré Paillasse, situé par le metteur en scène dans les années 1950, a tenté d’élargir le fossé entre le spectacle, aux rires forcés, et la vraie vie, le Canio d’Alvarez devenant ici le pendant de Santuzza, puisque la société semble dénier au clown le droit d’éprouver des sentiments humains puissants. Patricia Racette s’est beaucoup amusée à jouer une Nedda délurée, mais c’est la violence des non-dits de Cavalleria rusticana que je retiens du spectacle.

Cavalleria rusticana. Paillasse

Opéras de Pietro Mascagni et Ruggero Leoncavallo. Avec Marcelo Alvarez (Turiddu et Canio), George Gagnidze (Alfio et Tonio), Eva-Maria Westbroek (Santuzza), Patricia Racette (Nedda), choeurs et orchestre du Metropolitan Opera, Fabio Luisi. Mise en scène : David McVicar. Décors : Rae Smith. Costumes : Moritz Junge. Éclairages : Paule Constable. Transposition à l’écran : Gary Halvorson.