Le miroir aux alouettes

Il y en avait pour combien sur la scène de la Maison symphonique de Montréal, samedi, pour venir baver du Tchaïkovski de salon ? 100 000 dollars ? L’univers de la musique classique a échafaudé cette bulle économique irréelle, qui voit des vedettes, importantes aux yeux d’elles-mêmes et d’un petit nombre, sauter d’une ville à l’autre et empocher le jackpot pour des concerts éphémères devant 2000 personnes. On me rétorquera que les sportifs gagnent bien plus. Mais, dans leur cas, un système économique sous-tend le tout : des droits télé, la publicité, les produits dérivés. Bref, du commerce.

En 2013, dans un article intitulé « Qui tire les ficelles sur les scènes mondiales ? », à l’occasion de la conférence de l’Association internationale des agents d’artistes (IAMA), Le Devoir avait posé la question sur cette bulle économique à Atholl Swainston-Harrison, président de l’IAMA. Sa réponse fut : « Cela demande de considérer quel commanditaire cet artiste a permis d’attirer et ce que l’institution veut atteindre en matière de profil. […] Si vous demandez aux organisateurs pourquoi ils payent ces montants, ils ont tous leurs bonnes raisons. Je ne pense pas qu’on puisse parler de bulle tant que, dans le marché, il reste des acheteurs à ces prix. »

Le concert de samedi nous a donné une forme de réponse, en rassemblant 2000 spectateurs pour un concert de musique de chambre. Il y a bel et bien une forme de star-système en classique : ces artistes, dont un cercle de gens cultivés « ont entendu parler » et qu’ils viennent voir. Pourvu que tout cela ne fasse jamais oublier qu’à l’essence des choses, la vie musicale d’une cité est innervée par un orchestre, un opéra, des ensembles qui travaillent très fort pour nourrir culturellement la communauté. Ces institutions sont cimentées par ce que certains appellent « le personnel musicien ». Et ce « personnel musicien », qui mérite investissements et commandites, trime fort pour, financièrement, pas grand-chose.

Au radar

 

Le luxe d’un plateau peut aboutir à une plus-value artistique. Argerich, Kremer et Maïsky ont laissé Deutsche Grammophon éditer un concert du Trio de Tchaïkovski qui laisse pantois. Mais le trio Mutter, Bronfman, Harrell est une vue de l’esprit, une construction marketing. Pincement au coeur, donc, à voir 2000 personnes se rassembler pour entendre trois « noms » bricoler au radar et sans choix esthétiques deux des plus célèbres trios du répertoire, alors que le meilleur trio en activité, le Trio Wanderer, a donné à la Maison symphonique un concert inoubliable devant quatre fois moins de monde. Au nom du même miroir aux alouettes, 2000 personnes ont acclamé le cirque de Lang Lang, alors qu’Abdel Rahman El Bacha n’avait attiré, quelques jours plus tôt, que 200 spectateurs pour aller à l’essence des trois dernières sonates de Beethoven.

Parmi les musiciens réunis samedi, Harrell est le vrai chambriste de la bande, mais il commence à devenir un peu fluet et atone. Bronfman, un roc, cimente tout, mais une coche au-dessus des nuances, ce qui oblige à « symphoniser » la musique de chambre. Sur ce substrat, Mutter s’en donne à coeur joie. Le son est toujours beau et moelleux, mais son Tchaïkovski, épouvantable de vulgarité salonarde, glousse et s’égare par moments quelque part entre Kreisler et Sarasate.

La violoniste a magistralement raté ses deux enregistrements (DG) du Concerto pour violon du compositeur russe. Samedi, elle a aussi eu la peau du Trio !

Le trio Mutter, Bronfman et Harrell

Beethoven : Trio op. 97, « Archiduc ». Tchaïkovski : Trio opus 50. Anne-Sophie Mutter (violon), Yefim Bronfman (piano), Lynn Harrell (violoncelle). Maison symphonique de Montréal, samedi 11 avril 2015.

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