Divine Dorothea Röschmann

Richard Egarr
Photo: Marco Borggreve Richard Egarr

Les Violons du Roy présenteront ce Didon et Enée de Purcell dimanche après-midi à Carnegie Hall. Ce projet phare de la saison du 30e anniversaire de l’orchestre se déroulera sans le fondateur des Violons, Bernard Labadie, pour lequel ces retrouvailles avec Dorothea Röschmann, une artiste importante dans son parcours artistique, avaient une dimension émotionnelle et symbolique.

À entendre Dorothea Röchmann à la Maison symphonique on comprenait cet attachement du chef québécois : quelle émission, quelle rondeur du timbre, quelle extraordinaire matière vocale dans le bas médium. La manière dont la voix de Röschmann nourrit la musique et le drame est bouleversante, surtout dans son air d’ouverture de Didon ou le « O let me weep » de The Fairy Queen chanté en première partie. Comme souvent avec Röschmann, l’émotion ultime et absolue n’est pas venue dans la mort de Didon. On écoutera Simone Kermes dans l’enregistrement de Teodor Currentzis (Alpha) pour avoir ce supplément d’âme et d’abandon.

Face à un tel monument du chant mondial, Hélène Guilmette est une Belinda vocalement parfaitement assortie, de même d’ailleurs que l’étonnante Stefanie True dans le rôle de la deuxième femme (et de la première nymphe dans l’extrait de King Arthur). J’ai beaucoup moins d’affinités avec Henk Neven, bien équilibré avec Röschmann en termes de volume mais à la voix légèrement couverte, qui nasalise par moments et se resserre dans les aigus.

Vocalement, l’élément inattendu est la haute qualité d’ensemble des solistes de La Chapelle de Québec : aucune prestation déplacée ou fragile dans tous ces seconds rôles. Stephen Hegedus est impeccable dans l’air de l’ivrogne de Fairy Queen, mais on ose espérer que les trois protagonistes ne comptent pas jouer cette scène à Carnegie Hall avec leurs partitions ! Vicki St. Pierre campe, dans Didon et Énée, une sorcière fielleuse et judicieusement vulgaire.

La Chapelle, en tant que telle, est toujours aussi impériale et malléable, mais Richard Egarr est-il vraiment un chef de choeur ? Il en a tiré beaucoup moins que Trevor Pinnock dans Le Messie. Ses choeurs de sorcières était notablement sous-caractérisés avec un « Destruction’s our delight » invraisemblable d’élégance subtile et la transition entre la mort de Didon et le choeur final était très ordinaire. Sa meilleure idée interprétative était le tumulte boulezo-baroque de l’engloutissement des furies, là où Purcell demande du tonnerre, des éclairs et une « horrid music ».

Du côté de l’orchestre, j’ai mis un temps à me demander pourquoi cela de sonnait pas pareil. Je me suis alors aperçu que les deux violoncellistes étaient différents. Les deux musiciens habituels sont malades et leur ardeur, qui relaie et équilibre celle de Pascale Giguère, est tout simplement nécessaire à l’écologie des Violons du Roy. Il est vrai que Richard Egarr n’avait pas eu l’idée du siècle en mettant les deux remplaçants sur un praticable. C’est utile à Québec pour que les graves ne ronflent pas au Palais Montcalm, mais à la Maison symphonique cela coupe le bas de spectre sonore et atténue l’impact. Par contre les duos (ou trios avec Egarr au clavecin) d’Yves Jacques à la guitare et Sylvain Bergeron à l’archiluth furent des moments bénis.

Didon et Énée étant trop bref pour un concert, une première partie de 25 minutes présentait des extraits de The Fairy Queen et King Arthur. La dernière séquence était ni faite ni à faire : la Danse des singes ne prépare aucunement à « O let me weep » et faire suivre ce monument (interprété par Röschmann en plus !) par la Danse des Chinois, juste pour faire applaudir le chef et l’orchestre seuls, était d’une stupidité et d’une fatuité sans bornes.

Didon et Énée

Opéra en trois actes de Purcell. Dorothea Röschmann (Didon), Henk Neven (Énée), Hélène Guilmette (Belinda), La Chapelle de Québec, Les Violons du Roy, Richard Egarr. Maison symphonique de Montréal, vendredi 10 avril 2015.

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