Mena-OSM: Tchaïkovski comme des grands!

Juanjo Mena
Photo: Sussie Ahlburg Juanjo Mena

Il s’est passé quelque chose à la Maison symphonique jeudi soir ! Comme si l’OSM relâchait en une symphonie la tension créée par l’archi-contrôle du « style Nagano ». Les musiciens se sont livrés à un chef, le Basque Juanjo Mena, 50 ans, qui a su imposer dans la 5e Symphonie de Tchaïkovski une vision dionysiaque que tous semblaient attendre.

Nous avons entendu un grand orchestre dont les pupitres les plus impressionnants furent les cordes. C’est un mérite qu’on ne souligne jamais assez, mais, dans cette Cinquième, la capacité du Konzertmeister Andrew Wan d’emmener ses pairs et de rajouter une couche de matière sonore ou d’empoigner le discours à l’unisson du chef ont été tout à fait extraordinaires. À vrai dire, je suis incapable de citer une expérience précédente comparable par l’OSM à la Maison symphonique, en ce qui concerne, notamment, les violons. Il faut en revenir à l’Orchestre de Budapest et Ivan Fischer dans la 2e Symphonie de Rachmaninov pour se souvenir d’une sorte de transe similaire. Au même niveau, véritablement mondial, les clarinettistes (début du l’oeuvre, fin du 3e mouvement) et les bassonistes. Tout le monde s’est engagé à fond, même si le pupitre de cors, certes valeureux, reste assez incolore.

L’approche de Juanjo Mena est fortement adrénergique. Il se détourne d’une certaine tradition russe, qui joue sur une opposition plus marquée entre les passages tranquilles ou mélancoliques et les moments électrisants. Comme, jadis, Ferenc Fricsay au disque (ça date de 1949 et on est légitimé de ne pas s’en souvenir !), Juanjo Mena transforme la 5e Symphonie de Tchaïkovski en un immense vortex. Le fatum n’est pas un poids qui tombe sur la tête du pauvre Tchaïkovski, mais un tourbillon puissant, aux teintes mordorées, qui l’entraîne irrépressiblement. Le discours musical vif-argent est toujours très réactif et les pulsations apparaissent justes, même celle de la valse. Dire qu’on évoluait, jeudi soir, à l’opposé de la vision mortifère plombée, fort ennuyeuse, de Rojdestvenski en 2008 est un euphémisme.

Il est fortement conseillé de courir à la Maison symphonique samedi, même s’il s’agit en quelque sorte d’un demi-concert. À entendre comme la symphonie de Tchaïkovski avait été travaillé,e on comprenait un peu, a posteriori, pourquoi tant de petites choses clochaient dans l’accompagnement de Chopin (jusque, même, un gros décalage de plusieurs mesures dans le 1er mouvement). Le pianiste, Nikolaï Luganski, n’est pas un inconnu à l’orchestre. Il fut le premier soliste de l’OSM dans un concert dirigé en tournée par Kent Nagano. Il s’agissait d’une soirée isolée donnée au Théâtre du Châtelet en mai 2006, avant même la prise de fonction de Nagano à Montréal. Luganski jouait alors le 2e Concerto de Brahms.

Luganski a été lié à Kent Nagano dans trois enregistrements importants : le 1er Concerto de Tchaïkovski pour Pentatone à Moscou, le Concerto de Grieg et le 3e de Prokofiev à Berlin pour Naïve. Adulé par un certain microcosme à Paris, Luganski vient ici dans une relative indifférence. On l’a vu à Lanaudière en 2005 dans le 1er Concerto de Tchaïkovski, en récital au Ladies’ Morning en 2007 et à Wilfrid-Pelletier en 2011, roder son Grieg. Cette dernière prestation nous avait fait écrire : « Luganski est une sorte de pianiste “ gendre idéal ” et un artiste d’un inintérêt profond. » Rien n’a changé en 2015 : rarement telle perfection au niveau du pianisme aura été couplée à un vide artistique aussi abyssal. En terme de production de la note au bon moment, à la bonne place et à la bonne vitesse, Luganski a relativement peu de concurrence. Mais que dit-il ? Pourquoi le toucher est-il aussi banal et peu varié ?

Son apport à Chopin est une forme de sobriété et de carrure, une production impeccable des notes et, surtout, un équilibre des deux mains qui rehausse un peu la main gauche dans la balance, afin de toujours rendre évident le cadrage rythmique. C’est le Rondo final qui est le volet le plus intéressant, car dansant et bien marqué. Mais pour un public qui a été nourri par le tandem Argerich-Dutoit, c’est court. Très court.

Le coeur slave

Chopin : Concerto pour piano no 1. Tchaïkovski : Symphonie no 5. Nikolaï Luganski (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Juanjo Mena. Maison symphonique de Montréal, jeudi 26 mars 2015. Reprise samedi 28 mars 2015.

1 commentaire
  • Carol Patch-Neveu - Inscrite 27 mars 2015 14 h 04

    Inoubliable Tchaïkovski !

    Nous assistions avant tout au concert en matinée jeudi pour entendre le Concerto-Rhapsodie de Khatchatourian mettant en vedette le violoncelliste solo Brian Manker. Dommage qu'on n'ait pas inscrit cette œuvre et son exceptionnelle interprétation aussi jeudi soir et samedi. De la 5e de Tchaïkovski, nous nous attendions bien sûr à beaucoup de professionnalisme de la part de nos musiciens, nous avons eu droit à de purs moments de grâce ! Donc, pour les mélomanes qui comparent aujourd'hui les critiques de M. Huss et de son collègue d'un autre quotidien, veuillez vous fier entièrement au Devoir et ne manquez pas le concert de samedi, vous serez enchantés ! Extraordinaires cordes ; André Wan, Olivier Thouin et Marianne Dugal méritent une mention d'honneur. Nous souhaitons aussi le retour du maestro, quel passionné !

    Carol Patch-Neveu