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L’autre visage de Lang Lang

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

C’est un Lang Lang inhabituel qui s’est présenté mercredi à la Maison symphonique, désarçonnant sans doute ses admirateurs. Les prouesses dans Mozart sont moins spectaculaires que dans Tchaïkovski ou Rachmaninov, ce qui ne veut pas dire que la chose est plus facile, loin de là.

On risque d’observer un clivage de plus en plus grand entre le personnage Lang Lang et une certaine intelligentsia critique. C’est très notable, par exemple, dans un pays comme la France. Le côté rock star et les parades du pianiste sortent du cadre de ce qui est communément accepté de la part d’un soliste « classique ». Il est vrai qu’il faut se faire à ces mimiques peut-être censées préparer l’auditeur béotien à ce qu’il va entendre. Si l’on fait abstraction de cela, on entend un jeu magnifiquement liquide, une finesse de touche exceptionnelle. Bref, une vraie palette de grand pianiste, qui sert une imagination toujours en éveil.

Il est plus difficile d’admettre le côté démonstratif de certains coups de patte de la main gauche dans le 1er mouvement et les claquements de talons dans la variation martiale du Finale. Les ornementations ont été discrètes dans la reprise du 2e mouvement. Sans doute Lang Lang peut-il creuser l’ornementation mozartienne à divers endroits.

Ce que je n’ai, hélas, pas vraiment ressenti, c’est le dramatisme profond de ce concerto, sa douleur opératique. À l’opposé, une dimension bien mise en évidence furent le côté prébeethovénien et le relief donné aux vents. Il serait très intéressant d’entendre Marc-André Hamelin dans ce concerto. Je ne pense pas qu’on y perdrait au change. Évidemment, le nectar serait Christian Blackshaw. Mais pour lui, il faut plutôt se fier à l’intelligence artistique d’I Musici qui va l’engager bientôt — ce sera dans le 27e Concerto.

À propos d’intelligence artistique, on était en droit de s’étonner d’un programme biscornu, instillant Amériques de Varèse, qui nécessite 23 musiciens surnuméraires, au milieu d’un concert usant d’un effectif de dimension classique. D’habitude, lorsqu’ils mettent à l’affiche une oeuvre comme Amériques, les orchestres rentabilisent l’investissement dans des musiciens surnuméraires par l’association avec des oeuvres dont l’orchestration nécessite en partie, d’une manière ou d’une autre, des moyens particuliers. Ici, ils ont joué 23 minutes de musique et sont repartis chez eux. Cela dit, l’OSM a sans doute considéré qu’il pouvait se permettre cette folie puisque les dépenses liées à la présence de Lang Lang étaient intégralement payées par la Fondation Lary et Cookie Rossy.

C’est peu dire qu’Amériques, sorte de Sacre du printemps aux amphétamines égaré dans la jungle urbaine, a ébranlé le public par son flot de décibels. L’oeuvre, toujours aussi fascinante et moderne, a été rendue avec une clarté superbe, des stridences et des élans civilisés, une sirène un peu engoncée, mais des contrastes dynamiques justes. À noter que Kent Nagano expérimentait mercredi soir, avec succès, une disposition de l’orchestre à plat sur la scène. Les équilibres qui en résultent sont intéressants.

Seuls les bois dans Haydn étaient surélevés. Cette Symphonie no 30 était marquée par un beau solo de flûte dans le 2e mouvement et par un clavecin bien dosé. C’est probablement Prokofiev qui a été le moins prémédité. La vision Nagano-OSM est paisible, tranquille et peu ludique. Les scherzandos du Finale ne sont pas amusants, les phrases ne fusent pas, la parodie est absente. C’est propre et très élégant, ce qui ne suffit pas.

Kent Nagano reçoit Lang Lang

Haydn : Symphonie no 30, « Alleluia ». Varèse : Amériques. Prokofiev : Symphonie no 1, « Classique ». Mozart : Concerto pour piano no 24, K. 491. Lang Lang (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Maison symphonique de Montréal, mercredi 11 mars 2015. Reprise jeudi. Diffusion sur Espace musique le 13 avril.

4 commentaires
  • René Julien - Abonné 12 mars 2015 08 h 53

    L'éléphant dans la pièce (Varèse)

    Pour ma part, je n'arrive pas à comprendre qu'on ait pu insérer au programme de cette soirée de musique classique une musique aussi agressive et tonitruante, voire extrêmement agressante, que celle de Varèse (Amériques). Cette musique, qui tenait lieu de l'éléphant dans la pièce, n'avait littéralement rien à voir avec les autres pièces au programme, pièces qui étaient très belles et magnifiquement interprétées.

    À voir le faciès de plusieurs des mélomanes présents et à les entendre lors de l'entracte, plusieurs ont été non seulement surpris, mais déçus de cette intrusion en quelque sorte. À noter que mon commentaire n'enlève rien au mérite des musiciens qui ont joué Varèse et à la qualité de leur exécution.

    Magnifique soirée quant au reste pour ma part.

    Chapeau aux musiciens et à Maestro Nagano

  • Bernard Terreault - Abonné 12 mars 2015 08 h 58

    D'accord

    Je ne suis pas expert pour deux sous mais d'accord avec vous sur à peu près tous les points. Nagano et Cie m'ont fait redécouvrir, par leur limpidité, Haydn, que je sousestimais, m'ont ébloui et littéralement fait frémir dans Varèse, ennuyé dans cet exercice scolaire de Prokofiev, et je n'ai pu que jouir suavement des solos de Lang Lang.

  • René Julien - Abonné 12 mars 2015 09 h 35

    L’éléphant dans la pièce

    Pour ma part, je n’arrive pas à comprendre comment on a pu trouver le moyen d’insérer dans le programme de cette soirée de musique classique une musique aussi agressive et agressante que celle de Varèse (Amériques), une musique qui n’a rien à voir avec le classique et en tous les cas avec la douceur et le rythme des autres partitions exécutées.

    À voir le faciès des mélomanes présents et à entendre leurs commentaires lors de l’entracte, la musique de Varèse faisait littéralement figure de l’éléphant dans la pièce.

    À noter que mon commentaire n’enlève rien au mérite des musiciens et à la qualité de leur exécution.

    Quant au reste, la soirée était très réussie.

    Chapeau aux musiciens et à maestro Nagano

  • Antoine W. Caron - Abonné 12 mars 2015 12 h 44

    Varèse: j'en reprendrais!

    J'ai assisté à la répétition de mercredi et je serai en salle ce soir. Pour ma part, j'ai grandement apprécié cette oeuvre toujours dérangeante, presqu'un siecle après sa création. Varèse etait un visionnaire, un génie méconnu et rarement apprécié à sa juste valeur. Et je m'inscris en faux quand à l'appariement de pièces d'époques et de styles contrastantes: c'est très bien comme ça! J'espère que maestro Nagano va nous programmer Ionisation ou Intégrales dans une prochaine saison!