Jérôme Minière, survivant du naufrage

Le bateau du vétéran musicien a connu une mer houleuse depuis quelques années. Mais son nouveau disque, pourtant fort divertissant, doux et lumineux, est celui d’un naufragé.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le bateau du vétéran musicien a connu une mer houleuse depuis quelques années. Mais son nouveau disque, pourtant fort divertissant, doux et lumineux, est celui d’un naufragé.

« Tiens, j’ai apporté ça pour la photo », dit Jérôme Minière, dézippant une pochette de plastique pour en extirper un petit bateau de bois, tout fragile avec ses cordes noires et sa voile roulée. On pensait comprendre la sympathique métaphore : son disque, accosté en magasin depuis mardi, s’appelle Une île, alors ça allait de soi. Mais ce n’est qu’après l’entretien qu’on a compris que le bateau du vétéran musicien a connu une mer houleuse depuis quelques années, et que ce nouveau disque, pourtant fort divertissant, doux et lumineux, est celui d’un naufragé. Ou plutôt d’un survivant du naufrage.

L’enrobage musical varié de ce 9e album original de Minière est donc un peu trompeur. L’oreille distraite se laissera rapidement porter par les mélodies simples et accrocheuses d’Une île, par les draperies bossa-nova, par des percussions presque rap ou par les chansons électro-beatlesque du natif d’Orléans.

« Oui c’est léger, mais c’est pas une légèreté gratuite, c’est la légèreté de quelqu’un qui veut de la lumière et qui s’en fabrique lui-même […] Par contre si derrière cette musique légère y a pas un pied par terre, une souffrance, ou quelque chose d’un petit peu plus dur, ça peut être juste de la musique d’ascenseur ! », rigole le polyvalent musicien qui a pratiquement 20 ans de métier derrière la cravate.

Il peut en rire maintenant, mais sans entrer dans les détails, Jérôme Minière fait comprendre qu’il a venté fort dans sa vie personnelle et familiale. « Si je parle de thérapie ou de souffrance, c’est pas par hasard, ça vient d’un vécu des trois dernières années. Ça correspond complètement à ma réalité. Dans le fond la légèreté pour moi c’est une pudeur dans ce disque-là. Mais ne pas avoir abordé [les moments durs], ç’aurait été du déni, et je n’aurais pas pu défendre l’album. »

Sur Une île, on trouve donc du soleil et des nuages, parfois dans les mêmes chansons, parfois dans les mêmes phrases. Minière donne l’exemple de la pièce Bric à brac. « Je chante : « quand tout semble perdu, que tu danses à contresens »,mais je dis au refrain que tu peux juste t’asseoir et jouer sur un vieux piano et ça va être correct, la vie continue. Et c’est un peu ça. »

Sortir de ses routines

Une île est fait de quatorze chansons, la plupart nées de parcelles de musiques ou de textes qui traînaient dans le téléphone de Minière ou sur des bouts de papier. Conscient de ses routines de composition et de sa forte propension à peaufiner à l’extrême ses créations, le musicien a décidé de modifier sa méthode de travail. Après avoir accouché en à peine deux semaines d’une douzaine de démos, il les a joués en spectacle avec son groupe de musiciens avant même de les enregistrer.

« Puis on est allé dans un gros studio, avec l’avantage qu’on pouvait tous être dans la même pièce pour enregistrer. Par exemple, on a joué Postmoderne sept fois, on a tout réécouté, et on a choisi la numéro comme matrice de la chanson. Ç’a fait du bien comme méthode. »

Et Minière de se pencher sur la table. « Et pis… c’est là que le naturel est revenu au galop », lance-t-il, quasi honteux. « Je savais qu’il y aurait quand même de la postprod. C’est un peu comme un film au fond. On a fait davantage de plans-séquences, mais ça n’empêche pas après de s’amuser un petit peu. » Sauf que le musicien s’est mis à rajouter des couches, à visser de nouveaux boulons. Pour se rendre compte après coup que le résultat ne le satisfaisait plus.

« J’avais perdu quelque chose en route. Alors j’ai pris une pause dans mes autres projets pour essayer de ramasser ça. Et ce que j’ai surtout fait, c’est enlever des choses. » Au final, Minière est heureux de retrouver l’idée des démos initiales, mais aussi l’esprit du spectacle et aussi celui du studio. « Après les gens l’aime ou l’aime pas, mais moi j’ai senti que c’était « ça », que j’avais trouvé le point d’équilibre. »

Une proposition honnête

Le naufrage semble bel et bien derrière Minière, et le survivant prévoit défendre sur scène ces nouvelles chansons au cours des prochains mois. Sa formation comptera ses quatre alliés du disque — Frédéric Lambert, Denis Ferland, José Major et Ariane Bisson McLernon —, quoiqu’il n’écarte pas défendre son île en duo.

« Le public a changé, dit-il. Si t’arrives avec une proposition qui est honnête, si tu es tout là, et que tu donnes ce que t’as à donner, tu peux seulement avoir un laptop et peser sur play. Ça peut marcher. Ça me fait penser à ce que j’ai essayé de patenter à la fin des années 1990, alors que ce n’était pas dans la sphère populaire. Quand j’entends les Stromae et Christine and the Queens, quelque part sans me glorifier, je sens c’était pas pour rien ces recherches-là, que ç’a abouti. Y’a des plus jeunes qui arrivent et ça prend forme. On arrive à de la musique électronique à textes. » Qui sème le vent récolte le tempo, comme disait l’autre.


Jérôme Minière - Bric à brac

Une île

Jérôme Minière, La Tribu

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