Charles Dutoit, le symbole et son prix…

Après 13 ans, Charles Dutoit reviendra diriger l’OSM, le temps de deux concerts.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Après 13 ans, Charles Dutoit reviendra diriger l’OSM, le temps de deux concerts.

Charles Dutoit reviendra diriger l’Orchestre symphonique de Montréal. Le temps est à la réconciliation, nous sommes priés de regarder de l’avant. Le coup réussi par Alain Simard, président d’Équipe Spectra, est phénoménal : ramener Charles Dutoit, l’emblématique directeur musical de l’OSM, à la tête de son ancien orchestre à la Maison symphonique, alors que cela fait 13 ans que le chef suisse garde à l’égard de l’institution OSM une rancoeur tenace, fleurie, de temps à autre, de propos acrimonieux. Le coup est réussi, évidemment : les deux soirs affichent déjà complet. Le succès, donc. À quel prix ?

La conférence de presse, elle-même, tenait de la représentation théâtrale, quelque part entre Molière et Labiche, Tartuffe et Embrassons-nous, Folleville ! Face aux journalistes, assis à la tribune de gauche à droite : Alain Simard, Charles Dutoit, Lucien Bouchard, envahis par l’émotion.

Lucien Bouchard, bouleversé, rayonnant, triomphant ? Présent en qualité de président du conseil d’administration de l’OSM, depuis 2004, était-il dans cet état de béatitude parce que :

sa propre administration a failli pendant dix ans de manière récurrente à faire revenir l’ancien directeur musical ;

son voisin sur la tribune (Charles Dutoit) a claqué avec fracas pendant le même laps de temps la porte au nez à toutes les demandes émanant de l’institution qu’il représente ;

le voisin de son voisin (Alain Simard), producteur du spectacle, à qui tout le mérite revient, a pensé à engager l’OSM plutôt que le Métropolitain ?

Il a donc fallu un « casque bleu », producteur, Alain Simard, pour qu’un chef d’orchestre accepte une invitation. Surréaliste, non ? Et personne ne nous dit juste simplement et humblement : « Nous sommes heureux et émus d’avoir trouvé cette solution de compromis pour commencer à panser les plaies. » La victoire pour Charles Dutoit est étincelante, glorieuse.

Intouchable

Lucien Bouchard, grand mélomane et ami personnel de Charles Dutoit, soutien majeur pour l’OSM quand il fut premier ministre, est en droit de partager avec le parterre réuni à l’occasion une certaine parcelle de ce qu’Alain Lefèvre a qualifié cette semaine dans Le Devoir d'« hystérie émotionnelle ». Dutoit est Monsieur Musique pour bien des Québécois. Il est surtout un symbole majeur : celui de l’émancipation et du triomphe du Québec des années 70 et 80, sa reconnaissance au niveau mondial. Dutoit et l’OSM personnifient artistiquement, dans la psyché collective, le volet artistique des sagas des Lavalin, Bombardier, Québecor et autres.

La réconciliation est dans l’ordre naturel des choses, mais faut-il à ce point oublier l’histoire ?

Entre les propos apaisants de lundi et ceux parus dans le San Francisco Examiner le 13 février, ce sont ces derniers qui animent Charles Dutoit depuis 13 ans. Nous y trouvons cependant une précision intéressante : Dutoit était « complètement consterné par la convention collective signée en 1998 et pensait qu’artistiquement l’orchestre en pâtirait [“the artistic side of the orchestra is getting very weak”] ».

Comment un artiste aussi intègre que Charles Dutoit, jugeant qu’il n’a plus les moyens d’accomplir sa politique artistique, n’en a-t-il pas tiré, alors, les conséquences ?

La question ne se posait pas. L’emprise que Dutoit exerçait à Montréal était telle qu’il n’aurait pu l’exercer ainsi nulle part ailleurs au monde. Et en plus, il était un symbole national !

Quand Charles Dutoit, dans cette période, a-t-il été renouvelé et pour combien d’années ? Si l’administration ne parvient pas, aujourd’hui, à nous donner la réponse et à retrouver le contrat, c’est parce que ce papier n’existe pas. Selon les informations que nous avons obtenues, le contrat était tacite et à durée indéterminée ! La seule partie écrite était celle fixant, précisément, les émoluments.

Le test

La Guilde des musiciens accusera Charles Dutoit, en 2002, d'« exactions psychologiques et verbales », ce qui provoquera le départ du chef. Mais le climat dans les bureaux était encore pire. Les murs résonnent encore des décibels des vociférations entre Dutoit et Michelle Courchesne, directrice générale de 1995 à 2000. Le chef en mène tout aussi large, mais mezzo-forte, avec le conseil d’administration de l’époque.

Pour Madeleine Careau, directrice générale depuis 2000, cette situation était normale : « Quelqu’un qui est là depuis 24 ans — qui plus est, un homme supérieurement intelligent comme Charles Dutoit — devient et de loin la personne la mieux informée, qui maîtrise parfaitement les rouages de l’administration. » S’agissant des plaintes pour harcèlement, Madeleine Careau parle de « trois plaintes officielles » ; les musiciens évoquent notamment une pétition signée par une majorité de musiciens, remise fin 2001.

Les tournées

La distorsion des points de vue touche aussi l’arrêt des tournées internationales, à partir de 2000. Des musiciens l’attribuent à une volonté de Dutoit, symbolisée par une phrase du chef en tournée : « Regardez-la, celle-là, ce sera la dernière ! », nous rapporte l’un d’entre eux. Madeleine Careau nous explique que l’arrêt des tournées résultait d’une directive du conseil demandant à ne pas creuser le déficit.

Quoi qu’il en soit, incapable de contrebalancer l’emprise du chef, l’institution a laissé, entre 1998 et 2002, s’enliser une situation vouée à la catastrophe humaine et — dans l’analyse même du chef — au déclin artistique. L’OSM payera le prix de cette inertie jusqu’en 2006 !

Dans cette perspective, la conférence de presse de cette semaine n’est ni une aberration ni un simulacre : elle est la continuation de tout cela, à un bémol — majeur — près, en coulisses. Cette fois, enfin, quelqu’un s’est posé la question : « Et les musiciens dans tout ça ? » C’est pour cela que les musiciens pourront se désister, tout en étant payés. Ce n’est pas une mesure pour enfants gâtés. C’est la reconnaissance explicite du problème qui explosa en 2002.

Il reste environ 70 musiciens de l’époque. L’histoire a-t-elle été montée en épingle ou le malaise était-il profond, très profond ? En observant le nombre de ceux qui se désisteront, nous aurons enfin le vrai tableau, permettant de quantifier cet anonymat silencieux, ces musiciens qui allaient travailler sous médication, la peur au ventre. Seront-ils « un ou deux » comme l’avance Charles Dutoit ou « très peu » comme l’imagine Madeleine Careau ? Ce sera aussi un test pour les syndicats.

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