L’envie d’un pianiste pour un «autre oxygène»

Le pianiste montréalais Alain Lefèvre s’établiera en Grèce comme « un essai, un moment de réflexion » pour composer davantage.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le pianiste montréalais Alain Lefèvre s’établiera en Grèce comme « un essai, un moment de réflexion » pour composer davantage.

Alain Lefèvre ne sera plus Montréalais à la fin de l’année. Il faudra s’y faire, même si le pianiste restera, pour l’heure, présent en tant qu’ambassadeur du Festival de Lanaudière et animateur à la radio.

« Le seul sentiment que j’ai vis-à-vis du Québec est un sentiment de reconnaissance. J’ai un attachement profond pour le Québec — il souligne le mot  Québec je suis l’un des rares musiciens qui fait carrière à l’étranger et a toujours résidé à Montréal. J’aime ma ville, je reste impliqué au niveau professionnel, en tant qu’ambassadeur du Festival de Lanaudière pour plusieurs années, je reste fidèle à ma maison de disques Analekta et j’ai signé un contrat pour poursuivre mes émissions à Radio-Canada. Je reviendrai souvent », confie au Devoir le pianiste rencontré à son appartement mercredi dans le Vieux-Montréal. « Les quelques mois par an que je passe à Montréal, je les passerai en Grèce. Vous savez, depuis août 2014 je n’ai été ici que cinq ou six semaines. »

Si Alain Lefèvre souligne le mot « Québec », ce n’est pas un hasard. La promotion de la musique d’André Mathieu n’a eu aucun écho au-delà. Prophète dans son pays, oui. Mais quel pays ? « Ce n’est pas un secret que je suis absolument absent du paysage canadien. » Il y a là une blessure, même si elle n’est pas un facteur déclenchant de l’« envie d’un autre oxygène ». « Un jeune pays a toujours besoin de se forger une histoire. Le signal émis par le Canada, en ne reconnaissant pas André Mathieu, est étonnant », déplore le pianiste.

Alain Lefèvre s’alloue donc quelques années pour être plus proche de la mer, de l’Europe, et de quelque chose d’inexplicable qui lui donne des ailes pour composer : « 90 % de mes compositions ont été écrites en Grèce. Il y a quelque chose qui développe le côté créatif. J’aime la lumière, j’aime les paysages et la Méditerranée me fascine. Je suis probablement plus proche de la mer que de la neige ! »

La Grèce comme « un essai, un moment de réflexion » pour composer davantage. « On me demande un concerto pour piano. Je ne sais pas ce que cela pourrait donner, mais cela m’intéresse d’essayer. » Lefèvre, le compositeur, ne cherche pas à « prouver quelque chose ». « Je suis un homme qui croit aux thèmes et qui pense que Rachmaninov est un génie. »

« Profondément amoureux » de la « liberté des Grecs », il rejoint un pays qui l’émeut : « C’est un long processus de réflexion qui germait en moi depuis longtemps. On dit que la Grèce est le berceau de la démocratie, et c’est vrai. J’aime ce pays, et les dernières élections ont été pour moi très émouvantes. »

Comme dans la chanson, Alain Lefèvre a deux amours. « J’ai toujours pensé que le Québec était cette terre que j’aime profondément. » Ce changement pour la Grèce n’est pas « une réaction à quoi que ce soit, mais plutôt une volonté de relever de nouveaux défis ».

« J’ai passé 30 ans de ma vie à visiter 600 000 à 700 000 enfants québécois dans les écoles, à jouer dans les prisons et à créer plusieurs fondations pour les enfants autistes et trisomiques. Le public du Québec m’a toujours beaucoup, beaucoup, donné. Je suis un homme choyé et la relation d’amour avec mon public québécois est importante. Il faut que j’en sois toujours digne. Je ne prends pas la chose à la légère », s’exclame le Alain Lefèvre.

Un nouveau « Concerto de Québec » !

Et il joint la parole aux actes, apportant une dernière pierre à l’édifice André Mathieu. L’objectif, assez transparent, est le 375e anniversaire de Montréal. « J’ai un autre scoop pour vous : je suis reparti à la guerre en confiant au compositeur et chef d’orchestre Jacques Marchand le mandat de refaire au complet la partition d’orchestre du Concerto de Québec, qui est une catastrophe, afin que, d’ici 18 mois, nous ayons un concerto qui puisse être présenté à travers le monde avec une partition digne de ce nom. »

Lefèvre a joué Mathieu « dans 44 pays, 174 villes et 40 stations de radio, y compris Radio-France dès 1980 ». Il coupe court à certains cancans : « On a pensé que je voulais devenir riche en défendant Mathieu alors qu’en défendant Mathieu, j’ai souvent ralenti ou manqué des contrats et que j’ai investi de l’argent. » Alain Lefèvre se désole de ne voir personne reprendre le flambeau. « Mathieu fait partie intégrante de l’histoire du Québec. On ne dira pas que Mathieu c’est Anton Bruckner, mais qu’on aime ou pas, je connais bien des compositeurs de huitième zone qui ont été bien plus défendus. »

Sur le futur de la musique classique, Lefèvre est pessimiste : « On ne peut pas continuer à rogner sur la présence de la musique classique à la radio, la télévision et demander aux jeunes de devenir ensuite des adeptes d’une musique qu’ils n’ont pas consciemment ou inconsciemment consommée. »

Le classique survit, bien sûr. « Un certain monde se porte bien : le monde qui existe déjà et se referme comme une coquille. Mais cela va très mal car il y a peu de renouvellement, car cela devient un métier où on développe des vedettes que l’on peut associer à des montres, des motos et des chaussettes. Vous auriez vu Emil Guilels vendre des chaussettes ? La résultante est que de l’absence d’habitude d’écoute va engendrer l’émergence d’un public qui ne fera plus la différence entre deux interprétations d’un concerto de Chopin et va aimer simplement la vedette qu’on va lui vendre. C’est là le modeste intérêt de mon émission de radio où je fais entendre des choses que nous n’entendons plus. »

Quant au sujet de l’actualité musicale de la semaine, Lefèvre ne comptera pas parmi les « émotionnellement hystériques » du retour de Charles Dutoit. Il lâche, laconique : « Moi je sais qu’à l’époque où Monsieur Dutoit était là, je n’étais presque jamais engagé. Le jour où il est parti, j’ai été engagé très régulièrement. C’est ma réponse, et ce sont des faits. »

« Les quelques mois par an que je passe à Montréal, je les passerai en Grèce. Vous savez, depuis août 2014 je n’ai été ici que cinq ou six semaines. »
« 90 % de mes compositions ont été écrites en Grèce. Il y a quelque chose qui développe le côté créatif. »
« Le public du Québec m’a toujours beaucoup, beaucoup, donné. Je suis un homme choyé et la relation d’amour avec mon public québécois est importante. Il faut que j’en sois toujours digne. Je ne prends pas la chose à la légère. »
9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 26 février 2015 03 h 05

    Bon vent...

    "Le public du Québec m’a toujours beaucoup, beaucoup, donné.", lit-on ici, venu de la bouche de Monsieur Lefèvre.
    Mais de la part des Québécois, n'est-ce pas tout-à-fait normal ?
    Normal, puisque lui-même nous a tant donné !!!
    Que le vent sache vous porter partout sur le Terre, Monsieur Lefèvre.
    C'est tout le mal que personnellement, je peux vous souhaiter.

  • Josée Duplessis - Abonnée 26 février 2015 06 h 49

    Triste

    C'est triste de voir M. Lefevre partir.
    C'est un grand musicien qui vit de musique et qui fait vivre la musique du plus profond de son coeur.
    On ne l'a peut-être pas assez aimé. Il faut savoir garder ses gens si on veut qu'ils nous honorent de leur présence. Les enfants ont eu une grande chance et un grand honneur de recevoir sa visite. Chanceux!!!
    En espérant qu'il nous revienne.
    Bonne route M. Lefevre.

  • Suzanne Deniger - Inscrite 26 février 2015 07 h 29

    Quelle tristesse!

    Tout est en sourdine dans cet article, mais je suis profondément chagrinée de penser que vous ne serez plus dans les parages, vous étiez un peu ma "security blanket" côté musique dite classique.Au moins vous serez toujours là le dimanche matin, je ne saurais m'en passer.
    Je vous comprends d'acoir envie de nouveaux horizons, de nouvelles lumières, d'un nouvel environnement, mais ça ne m'empêche as d'être profondément triste.
    Bonne chance! monsieur Lefebvre.
    Suzanne Deniger, une très fidèle auditrice.

  • Éric Thiffault - Abonné 26 février 2015 07 h 51

    Inspiration

    Cher M.Lefebvre,
    On vous souhaite de trouver l'inspiration nécessaire pour poursuivre votre belle carrière. On suivra avec plaisir vos réalisations. Nous sommes très heureux d'avoir découvert André Mathieu grâce a votre travail rigoureux.
    Du bonheur en Grèce.

  • Carol Patch-Neveu - Inscrite 26 février 2015 08 h 36

    Soyez heureux, plus qu'Ulysse !

    Ce que vous méritez plus que tout, M. Lefevre, outre notre reconnaissance et affection, c'est de vous sentir sereins et inspirés. Le refus de Dutoit de vous engager est une grave erreur qui nous a privés trop longtemps d'un grand artiste que d'autres avaient le plaisir d'entendre! Vous avez raison de vous inquiéter du peu d'heures de diffusion consacrées aujourd'hui à la musique classique. Votre propre émission est d'autant plus précieuse ! Nous continuerons à vous suivre avec joie, vous êtes un artiste authentique, au franc parler, cela est de plus en plus rare! Merci au chroniqueur pour ce texte fort intéressant!

    Carol Patch-Neveu, Montréal.