Du bon bruit jusqu'au ciel avec Mara

Mara Tremblay a livré, à son habitude, de la chanson bienfaisante, mais armée jusqu'aux dents.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Mara Tremblay a livré, à son habitude, de la chanson bienfaisante, mais armée jusqu'aux dents.
Préparer le terrain pour la première montréalaise de Mara Tremblay, aux chansons flottantes et bienfaisantes de l'album À la manière des anges? Il fallait quelque chose comme une machine à nuages. Des chansons qui seraient autant de petites ouates en escalier, pour s'élever tout doucement. C'était un peu ça, du Catherine Leduc, bon choix d'ouverture en ce mardi soir de Montréal en lumière au Club Soda: une certaine délicatesse pop, une chanteuse avec des inflexions à l'hélium, de la gravité mine de rien. 

On pourra dire que c'est de la chanson qui glisse sur le corps, une chanteuse à laquelle il manque un peu d'intensité (et un fil dans le discours entre les chansons): j'aime mieux parler de chanson qui refuse de s'imposer, discrète exprès. En filigrane. Pas marquante, pas faite pour marquer non plus. Dont on n'avait pas à tout retenir mardi, au-delà des ambiances et des bouts en harmonie avec Émilie Proulx. Ce qui était déjà pas mal du tout. Même que ça donnait envie de réécouter Rookie, l'album solo d'après Tricot Machine, passé un tantinet trop inaperçu. Une sorte d'invitation, sans en avoir l'air. 

Fée clochette à l'attaque 

Et Mara, ensuite? Joyeusement affamée, Mara Tremblay. Qui dit joie ne dit pas mollesse dans la poigne. On peut avoir le bonheur énergisant: dès Aurait-il plu, Dans les fenêtres et Les dentelles du cygne, triplé d'envoi du nouvel album, on a compris que le psych-pop du studio deviendrait carrément psych-rock sur scène, et que Mara Tremblay en avait encore plus dedans que d'habitude: on aurait dit une fée clochette à l'attaque. Oui, de la chanson bienfaisante, mais armée jusqu'aux dents. La tendresse comme sport extrême. L'amour qui n'a peur de rien, et surtout pas de faire du bon bruit. 

Ai-je vu Mara Tremblay posséder sa scène à ce point? Aussi confiante et agressivement rayonnante? Avec son amour de Sunny Duval en champion de guitare rock de garage, avec son amour de fiston Victor Tremblay-Desrosiers battant la mesure du même coeur (plus François Plante à la basse et Victoria Lord aux harmonies, non négligeables), elle était en formation de proximité, et en profitait pleinement pour arpenter son espace. 

Ça permettait une sorte de grande boucle entre la Mara lumineuse d'aujourd'hui et la Mara «tout nue avec toi» du premier album si radicalement rock'n'rugueux: Le chihuahua. Douceur et grandeur d'âme dans le garage du paradis. Même Les aurores, la douce des douces du répertoire, était à la fois caresse et salutaire claque. Et si j'ai bien calculé, sept titres de Chihuahua sont venus muscler «la manière des anges» (l'album complet, sauf un titre). Contraste, symbiose et symétrie, dans une proportion très voulue. On mesurait le chemin parcouru, et on mesurait aussi à quel point c'était la même Mara. Plus forte, plus complète, mais tout aussi rock'n'roll dans l'attitude. Entière hier, entière toujours. 

«Je suis une personne avec des sentiments très intenses», a résumé notre formidable Mara, évoquant sans ambages ses troubles bipolaires, avant de lancer Que la peine passe, puissante et poignante. Et puis Le bateau, en version guitare acoustique-piano-harmonies, encore plus chavirante. Chansons alliées, pôles d'une vie. 

Ça a continué après, et magnifiquement continué sur un tel erre d'aller, mais j'avoue: je suis un peu resté dans la caisse de résonance de ces deux chansons-là. Tout était dit, c'était en quelque sorte du plaisir ajouté. Pas indispensable, mais bon à prendre: elle avait décidé de tout donner, on a tout pris.