Les joviales conversions de Charles Dutoit

Le retour de Charles Dutoit (à droite) à l’OSM est le fruit de deux ans de travail, selon le président d’Équipe Spectra, Alain Simard (à gauche).
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le retour de Charles Dutoit (à droite) à l’OSM est le fruit de deux ans de travail, selon le président d’Équipe Spectra, Alain Simard (à gauche).

Charles Dutoit dirigera l’Orchestre symphonique de Montréal les 18 et 20 février 2016 dans le cadre de Montréal en lumière 2016. Le projet a été confirmé lundi par Alain Simard, président d’Équipe Spectra, en présence de l’intéressé et de Lucien Bouchard, président du conseil d’administration de l’OSM.

Il fallait presque se pincer pour y croire. Charles Dutoit, sur le podium de la maison du festival Montréal en lumière, rayonnait. L’homme était-il le même que celui qui, il y a onze jours encore, déclarait au San Francisco Examiner : « J’irai, et ce n’est pas une question de réconciliation ou une chose du genre » et vilipendait « ces gens », qui pensaient « qu’ils étaient si bons qu’ils n’avaient pas besoin de travailler, pas besoin de répéter ».

Les mêmes points sont devenus lundi dans la bouche de Charles Dutoit : « Ce sont des retrouvailles » et « Je suis parti dans des circonstances assez tristes, mais j’aime autant parler de l’avenir que de parler de ces choses-là. Dans la vie, les grands ménages ont toujours de petites bisbilles. Après 25 ans, c’est normal qu’il y ait de part et d’autre des problèmes. Je prends sur moi mes torts et je pense que chacun reconnaîtra ses torts. La question n’est pas là, passons outre tout cela et voyons ce concert qui vient. »

Par rapport aux petites phrases et escarmouches échangées depuis 13 ans, l’atmosphère était intégralement à la béatitude, voire à la béatification. Tous les protagonistes y allaient de symboles marquants. « Nous allons faire de ces deux concerts produits par Spectra Musique, a dit Alain Simard, des soirées qui marqueront définitivement les annales musicales de Montréal. »

 

Moment faste

Pour Lucien Bouchard, cette « belle et grande journée pour l’OSM » marque en premier lieu le « retour d’un grand chef d’orchestre, qui en a fait un orchestre de niveau international ». Mais l’ancien premier ministre pousse la symbolique plus loin. On sent comme une plaie béante se refermer d’un coup : « C’est un moment faste de la vie de l’OSM qui, aujourd’hui, se termine par un événement et un dénouement très heureux ; un retour de Charles dans sa ville, devant son public qui le chérit et qui souhaitait son retour », le tout dans « une salle qu’il a voulue, passionnément ».

Pour lui, ce « retour de Charles est souhaité par les musiciens ».« Nous en avons discuté beaucoup ensemble : il y a un enthousiasme », assure-t-il. Le président du conseil d’administration considère qu’il « était tout à fait juste et requis que nous revivions un événement comme celui-ci ».

Étonnante image que celle de Lucien Bouchard quasiment étranglé par l’émotion en terminant son intervention par « c’est une page qui se tourne, on regarde en avant en construisant sur les merveilleuses choses qui ont été accomplies sous le règne de Charles et je suis, personnellement, très, très, heureux ».

 

La fin des cucurbitacées

L’intervention du chef d’orchestre fut, à l’unisson, non moins étonnante et très pacificatrice. « Je suis heureux d’être à Montréal content de retrouver mes musiciens, parce que nous vieillissons tous et beaucoup de musiciens ont été engagés au début de mon travail ici. Ils sont encore là, mais ils vont tomber à la retraite un jour ou l’autre. »

Il n’est même plus question des « cornichons », ces musiciens que Charles Dutoit ne voulait pas voir. À notre question « Si ces personnes veulent tourner la page et être sur scène, les accepterez-vous ? », le chef a répondu « Absolument. Il y a 100 musiciens, si un ou deux ne veulent pas jouer parce qu’on leur a donné cette possibilité, alors tant mieux pour eux, tant mieux pour tout le monde. S’ils sont là, ils joueront. Je ne vois pas de différence ; j’ai joué pendant longtemps avec ces mêmes musiciens ».

Charles Dutoit a avoué : « Je ne pensais pas revenir si tôt, mais Alain Simard a insisté et organisé tout cela formidablement. » Alain Simard a dit au Devoir travailler sur ce projet depuis « deux ans environ ».

Dans la manière dont Dutoit présente la Maison symphonique de Montréal, aussi, les choses ont radicalement changé. Elle n’est plus sa salle de 1981, construite trente ans après. Il a rappelé l’historique, mais il a reconnu ouvertement la part de Kent Nagano dans la concrétisation finale.

Le programme, qui reflète les années Dutoit à Montréal, comprend l’ouverture Carnaval romain de Berlioz, le 1er Concerto pour piano de Beethoven, Pétrouchka (version 1911) de Stravinski et la 2e Suite de Daphnis et Chloé de Ravel.

Dutoit a convié Martha Argerich, « car elle a été ma première soliste le 7 janvier 1959, à Radio Lausanne » et aussi « la première soliste de notre tournée en Europe, en 1984 ». Charles Dutoit a souligné que la chute du marché du disque lui a « fait beaucoup de peine, car les musiciens gagnaient bien de l’argent avec les disques ». Il a révélé avoir pu alors convaincre Argerich, « qui devait enregistrer à Berlin ou à Londres », de venir faire ses disques avec lui à Montréal : « Elle a accepté pour que les musiciens aient un revenu et parce qu’elle aimait Montréal. »

Kent Nagano, par vidéo, a souligné « un grand moment de voir enfin le retour » de son « très vieux et très grand ami », ajoutant : « Nous avons souhaité le retour de Maestro Dutoit depuis très longtemps et sommes très heureux de voir ce projet réalisé. Les musiciens et moi-même disons merci à Monsieur Simard et bienvenue à Charles Dutoit. »

Spectra nous a refusé l’accès qui nous aurait permis de demander à Charles Dutoit en privé ce qui a pu changer à 180 degrés sa perception des choses en onze jours depuis ses déclarations de San Francisco.

Les billets — de 50 à 230 $ — seront en vente dès jeudi 26 février à 9 h, à l’OSM et à la Place des arts. Il est possible d’acheter des places avant même cette mise en vente officielle en s’inscrivant gratuitement à l’infolettre de l’OSM ou bien à celle de Spectra.

Dutoit et l'OSM

15 février 1977 : premier concert

12 septembre 1977 : nomination comme directeur musical

27 mars 2002 : dernier concert

10 avril 2002 : démission

18 février 2016 : retour


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