Le vrai chant de Brahms

Le pianiste Emanuel Ax
Photo: Lisa Marie Mazzucco Le pianiste Emanuel Ax

Cela fait 20 ans que le marché américain du 1er Concerto de Brahms est littéralement entre les mains du pianiste Emanuel Ax, sorte de phénomène de « mondialisation » mais à l’échelle d’un continent.

Ax a déjà joué à Montréal le 2e Concerto deux fois, mais n’a présenté le 1er Concerto « qu’en » 1997, sous la direction de Charles Dutoit. Est-il indispensable d’entendre toujours les mêmes dans, toujours, les mêmes oeuvres ? Le mélomane gagne-t-il à cette uniformisation des goûts et propositions artistiques ? La réponse peut être « oui », si un interprète impose d’évidence et de manière indélébile sa marque, comme ce fut le cas dans cet Opus 15 de Brahms avec Claudio Arrau dans les années 60 et 70, et Bruno Leonardo Gelber dans les années 70 et 80.

Dans le cas d’Emanuel Ax la réputation n’est pas usurpée, mais l’accomplissement n’est pas aussi incontournable. À l’épreuve du concert de mardi, j’aurais eu plus d’intérêt à entendre dans cette oeuvre et dans l’ordre Stephen Hough, Arnaldo Cohen, Yefim Bronfman ou Marc-André Hamelin. Sans parler du fait que le prix Opus du meilleur concert de l’année 2014 est allé à Hélène Grimaud et Yannick Nézet-Séguin pour leur 1er Concerto ici même il y a huit mois.

Un moment de douze minutes vaut absolument le détour et le prix de la rencontre Ax-Nagano. Il s’agit du 2e mouvement, abordé plutôt andante cantabile qu’adagio, mais qui révèle le vrai et profond chant brahmsien. Une telle approche, d’une si juste respiration, est rarissime dans cette oeuvre. Cette énigme du tempo « juste » et chantant se pose de la même manière dans le 5e Concerto de Beethoven, et rares sont ceux (Robert Casadesus, Christian Zacharias) qui en ont vraiment trouvé la clé. Ce que nous avons eu mardi soir tenait du même miracle, appliqué à Brahms. L’une des clés est que les passages notés espressivo ne ralentissent pas, mais sont animés de davantage de rubato. Cette optique était aux antipodes de la réinterprétation, façon rêve éveillé, de Grimaud–Nézet-Séguin, les deux approches étant remarquables, chacune à sa manière.

Pour le reste, les 1er et 3e mouvements tenaient d’un impeccable et solide cadrage, comme, en peinture, une luxuriante nature morte, impeccablement exécutée. Ce hiératisme n’est pas ce qui me soulève de mon siège, ce n’est pas non plus le son de piano que je recherche dans cette partition, où j’aime une main gauche un peu plus nourrie. On peut regarder la chose avec plaisir sur Internet ce mercredi en direct ou, ensuite, pendant trois mois en différé sur le site de l’OSM ou de Medici.tv. Si vous choisissez le différé, ne manquez pas le mouvement lent !

Dans la 5e Symphonie de Mendelssohn, Kent Nagano privilégie la clarté et la puissance de l’articulation à un tempo effréné. Outre un Andante initial joué sans le moindre vibrato, son impact interprétatif le plus frappant est la préparation de la coda du 1er mouvement, indiquée agitato et qui apparaît, sous sa baguette, très attentiste. Le Mendelssohn de Nagano est très post-haydnien. D’ailleurs, le soin des couleurs et des balances dans le 2e mouvement recueille les fruits de son travail avec l’orchestre sur les symphonies de Haydn.

Samy Moussa, un Montréalais de 30 ans, confirmait mardi soir son très grand talent. Ce compositeur, qui a élu domicile à Berlin après avoir vécu à Munich, mise dans Nocturne sur les registres graves des instruments. Moussa est un maître des sonorités orchestrales, mais il est aussi très malin. Ses oeuvres d’il y a cinq ou six ans ressemblent à du Messiaen diffracté. Dans Nocturne le traitement harmonique se simplifie nettement : on navigue dans les ombres de Ravel, Wagner et, surtout, Alexandre Nevski de Prokofiev dont on reconnaît (hasard, vraiment ?) des formules, des accords et des équilibres sonores.

Emanuel Ax et le Concerto no 1 de Brahms

Samy Moussa : Nocturne (création ; commande de l’OSM). Mendelssohn : Symphonie no 5, « Réformation ». Brahms : Concerto pour piano no 1. Emanuel Ax (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Maison symphonique de Montréal, mardi 17 février. Reprise mercredi à 20 h avec diffusion en direct et différé sur Medici.tv, ainsi que jeudi soir.