Benedetto Lupo réhabilite Tchaïkovski

L’adversité météorologique n’avait entamé ni le courage du public du Ladies’ Morning Musical Club ni son envie de venir écouter le pianiste Benedetto Lupo dans un programme pour mélomanes de goût, reçu avec une immense attention et qualité d’écoute.

Cela dit, même les plus optimistes ne s’attendaient sans doute pas à telle révélation. Tout d’abord par le programme qui ne tenait en rien du hasard et apparaissait, après le concert, d’une lumineuse érudition. Il y a dans la sonate de Tchaïkovski des tournures très schumaniennes. De plus, dans les oeuvres choisies, les deux compositeurs apparaissent en plein tumulte et se livrent en toute intimité.

Le grand moment du récital fut la Sonate opus 37 de Tchaïkovski, dite « Grande Sonate ». L’oeuvre a beau être associée à ce qualificatif, elle est copieusement snobée par le monde musical, qui, en fait, ne la comprend pas. Benedetto Lupo a eu bien raison de s’adresser au public avant de la jouer et, encore plus, d’analyser l’oeuvre de manière aussi limpide.

Oui, cette sonate composée en mars et avril 1878, s’inscrit dans le sillage de la 4e Symphonie (créée le 22 février 1878), dont elle calque à l’identique le contenu « de manière plus intime et plus brutale », comme l’a résumé Lupo. Le pianiste nous a convaincus que ce mano a mano avec le destin suit exactement le même schéma : le fatum et son poids (I), la solitude et l’angoisse de l’artiste face au fatum (II), une courte diversion (III), la foule en liesse ignorant l’artiste et sa solitude (IV).

À la limite de l’insoutenable

Dans la 4e Symphonie, l’artiste (Tchaïkovski) tente encore de participer à la liesse populaire. Dans la sonate il ne fait plus que crier et appeler à l’aide, à coup de soliloques sur une note, comme autant d’appels résonnant dans le vide. Vu de cette manière (car ces cris y sont récurrents), le 2e mouvement est à la limite de l’insoutenable. Dans la partition, Tchaïkovski demande au pianiste de souligner la mélodie, alors qu’il n’y a même plus de mélodie, juste ces appels.

Benedetto Lupo a donc opéré une réhabilitation majeure d’une oeuvre balayée en général du revers de la main. « Confronté à un instrument et une forme qu’il a toujours eu quelque peine à dominer, Tchaïkovski ne réussit pas à montrer là son vrai visage » lit-on dans le très sérieux Guide de la musique de piano chez Fayard ! Techniquement, Lupo a été souverain, dans les difficultés tortueuses de la partition. Dans la gestion des résonances aussi, chose primordiale dans une partition baignée dès le début par le son du glas.

Schumann, les formules schumaniennes, les élans sont omniprésents dans la Grande Sonate de Tchaïkovski. Faire précéder cet Opus 37 par l’Opus 22 de Schumann — sa 2e Sonate — est un coup de génie. Schumann aussi cherche à sortir d’un carcan. Il ne le cache même pas, jusqu’à l’absurde, puisque les indications de tempos du 1er mouvement sont « le plus vite possible », suivi de « plus vite » et « encore plus vite ». Lupo a rendu l’urgence piaffante de l’oeuvre. Les petits dérapages sont logiques dans une partition que Clara Schumann jugeait injouable.

Dans les oeuvres de Schumann aussi, Lupo a géré la pédale et la rémanence sonore avec grand art. Il a des Romances opus 28 une vision droite assez linéaire, jamais énamourée. Je ne pense pas que le pianiste italien soit un schumanien d’instinct : il restreint la respiration sur les crescendos-decrescendos et lisse un peu les contrastes dynamiques et de tempo. Mais le concert fut important et majeur.

Récital — Benedetto Lupo

Schumann: Blumenstück op. 19, Trois Romances op. 28, Sonate opus 22. Tchaïkovski: Grande Sonate opus 37. Salle Pollack, dimanche 8 février 2015.