La totale définitivement totale

Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir

Mais comment donc avais-je pu sortir si pleinement satisfait la dernière fois, en 2009 ? Alors qu’elle n’était pas là ? Alors qu’il manquait tant de chansons à la liste des essentielles ? « Toutes jouées, toutes bien jouées », avais-je titré. Toutes ? Sans You Make Loving Fun, Over My Head, Say You Love Me, Little Lies ? Sans la ballade piano des ballades piano, exquise Songbird ? Comment avais-je pu me contenter d’un Fleetwood Mac sans Christine McVie ?

La trouver jeudi soir à sa place naturelle, à son bout de scène pendant que Lindsay Buckingham s’agitait à l’autre bout, corps et âme — et doigts ! — sur sa guitare en feu, me semblait tellement aller de soi. Son calme à elle, sa passion à lui, l’éternelle enfant-fleur hippie Stevie Nicks entre les deux, et la machine à avancer derrière, Mick Fleetwood et son marteau-piqueur, John McVie et son bourdonnement incessant. L’équilibre parfait. Équilibre entre la commune californienne de Nicks-Buckingham et la campagne anglaise des McVie-Fleetwood. Équilibre entre le Fleetwood Mac british blues première époque et le Fleetwood Mac des succès planétaires. Complémentarité des voix : cela s’entendait tellement dans les refrains à trois, dès la chanson d’intro : The Chain. Quelle salve d’intro ! Quatre titres imparables de l’album des albums, Rumours, pif paf pif paf, The Chain, You Make Loving Fun, Dreams, Second-Hand News. Et puis, lancée par son picking de guitare béni des dieux, la Rhiannon de l’album précédent. Et après ça ? Eh ben ça a continué. Avec les titres de Christine McVie en plus, la chaîne n’a pour ainsi dire jamais été rompue.

Et dans ce positionnement, cette tension, cette répartition des forces rétablies, chacun exultait. Chacun des membres de ce groupe qui à la fois un véritable groupe et une association pas du tout évidente d’individus farouchement individualistes (je ne réécrirai pas ici leurs aventures, qui ont donné à l’expression « sex, drugs and rock’n’roll » sa plus riche incarnation). Complicités jamais vraiment complices mais complices quand même, jeu d’une rare cohésion malgré un certain je-m’en-foutisme, c’était Fleetwood Mac tel que Fleetwood Mac doit être. La totale définitivement totale.

Alors quoi ? Qu’avais-je tant aimé en 2009 ? Ça m’est revenu quand Lindsay Buckingham, fin seul, a joué Big Love et fait son fabuleux show. Sa séance de pickings impossibles, avec sa passion de jouer endémique : sa totale à lui. Et puis après, quand Stevie et lui sont redevenus un duo le temps de Landslide et Never Going Back Again : elle ne me manquait plus du tout, Christine McVie. Pas plus que Mick Fleetwood et John McVie, d’ailleurs. Jusqu’à ce qu’ils reviennent et redeviennent indispensables et que Fleetwood Mac soit à nouveau un groupe à cinq (avec musiciens et choristes d’appoint, dans l’ombre, faut-il préciser).

J’avais compris. Ce groupe qui a vécu tant de configurations depuis les jours de l’as guitariste Peter Green, est complet tout le temps. Mais dans le meilleur des mondes, il y a Christine McVie qui chante Songbird, et il y a Buckingham essoufflé de s’être tant donné, et il y a Stevie Nicks fascinante et drôle dans ses histoires d’ex-fan des sixties et sa création d’elle-même en Gold Dust Woman, et il y a John McVie impassible au-dessus de ses baskets, et il y a Mick Fleetwood à la fois aristocrate et fou avec ses yeux exorbités. On a eu tout ça jeudi soir, enfin. Pour la tournée finale de Fleetwood Mac. Une belle fin. Où il ne manquait rien d’autre qu’un peu d’énergie dans la foule, laquelle a vieilli plus vite que son époque chérie. On peut bien chanter Don’t Stop, tels Bill et Hillary Clinton au soir de la victoire, mais la joie est moins manifeste, avec le temps. Pas moins là, pas moins joyeuse : moins debout, voilà tout.

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