«Samson et Dalila», opéra biblique

Le spectacle le plus attendu de l’année marque la prise du rôle de Dalila par Marie-Nicole Lemieux, ici en répétition avec Endrik Wottrich, qui interprète Samson.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le spectacle le plus attendu de l’année marque la prise du rôle de Dalila par Marie-Nicole Lemieux, ici en répétition avec Endrik Wottrich, qui interprète Samson.

L’Opéra de Montréal affiche, à compterde ce samedi, Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns. Le spectacle le plus attendu de l’année marque la prise du rôle de Dalila par Marie-Nicole Lemieux.

Notre chanteuse-vedette, Marie-Nicole Lemieux, n’a jamais chanté le fameux
« Mon coeur s’ouvre à ta voix » vêtue des habits de Dalila sur une scène d’opéra dans le cadre d’une représentation du chef-d’oeuvre lyrique de Saint-Saëns. Elle le fera pour la première fois ce samedi dans une nouvelle production de l’Opéra de Montréal, mise en scène par Alain Gauthier et enrichie par les projections conçues par l’agence Circo de Bakuza. Les quatre représentations à la salle Wilfrid-Pelletier affichent déjà complet, d’autant que l’oeuvre n’a pas été montrée ici depuis 19 ans.

Un autre péplum

En traitant le sujet de Samson et Dalila, à compter de 1868, Saint-Saëns a voulu réaliser un projet vieux, alors, de 135 ans : celui associant les deux génies majeurs du XVIIIe siècle français, Voltaire et Rameau.

Un Samson de ce tandem mythique devait être conçu en 1733, suivant ainsi Hippolyte et Aricie. Une idée reçue veut que Rameau ne fît rien du livret de Voltaire, mais composa bien une musique aujourd’hui perdue. Après une première lecture, en privé, Rameau ne paracheva pas l’oeuvre, se jetant dans la composition des Indes galantes. Voltaire en fut très amer. Saint-Saëns avoua dans une lettre qu’un « vieil ami » attira son attention sur le travail de Voltaire et esquissa les grandes lignes du projet.

Il est intéressant de savoir que 1733 est aussi, à un an près, l’acte de naissance de l’opéra biblique en France (avec Jephté de Monteclair, 1732). C’est à cette tradition, ainsi qu’à celle de l’oratorio biblique, dont le représentant le plus illustre est L’enfance du Christ de Berlioz (1854), que se rattache Samson et Dalila.

La fréquente référence à Haendel est un peu hasardeuse, car la France connaissait très peu sa musique. Le retour de la musique de Haendel à Paris date de 1873, avec la première audition intégrale du Messie sous la direction de Charles Lamoureux. On est donc très loin du Samson de Haendel, où Dalila n’est d’ailleurs qu’un souvenir, alors que pour Saint-Saëns elle est le catalyseur du projet. La Daliladont rêve le compositeur est la fameuse Pauline Viardot (1821-1910), amie de George Sand, de Clara Schumann et de Franz Liszt, muse de Meyerbeer, de Berlioz et de Gounod, et soeur de Maria Malibran.

Dans le cadre français, Samson et Dalila s’inscrit au confluent du grand opéra spectaculaire à la Meyerbeer, qui imprègne la vie musicale parisienne depuis 1831, et de la tendance lourde d’une renaissance des sujets bibliques dans l’oratorio : Sept paroles de Franck (1859) et Dubois(1867), Tobie de Gounod (1865), Marie-Madeleine et Ève de Massenet (1873 et 1875). Massenet sera le pilier du genre, aboutissant en 1899 à La Terre promise, qui partage avec Samson et Dalila une scène proprement cataclysmique. L’opéra de Saint-Saëns sera créé en Allemagne en 1877 et ne s’imposera à Paris qu’en 1892.

À l’Opéra de Montréal, qui, après Nabucco, présente un second péplum opératique cette saison, cette scène de la destruction du temple sera virtuelle grâce à la projection d’une imagerie conçue par Circo de Bakuza, une entreprise née à Montréal, établie à Paris.

Sensualité torride

Dalila est l’une des apparitions les plus torrides de l’histoire de l’opéra. Son jeu de séduction et de trahison de Samson est au centre de l’opéra, composé sur un livret de Ferdinand Lemaire.

L’action se situe vers 1115 avant Jésus-Christ. Samson promet aux Hébreux de les libérer du joug des Philistins, ce qu’il parvient à réaliser. Mais par la séduction, Dalila, femme philistine venue supposément se ranger du côté des vainqueurs hébreux, perce le secret de la force de Samson et lui coupe les cheveux. Les Philistins le capturent et le rendent aveugle. Samson, prisonnier, est alors conduit dans le temple de Dagon pour une cérémonie de victoire des Philistins (on y entend la célèbre Bacchanale), mais, implorant Dieu de lui donner la force, il ébranle les piliers du temple et en provoque l’écroulement, ce qui le tue en même temps que ses ennemis.

De l’idée d’oratorio, Samson et Dalila, outre le sujet, retient le rôle majeur dévolu au choeur. L’un des enseignements musicaux a été finement observé par le chef Hans von Bülow, qui déclara : « Saint-Saëns est le seul musicien qui a tiré un enseignement salutaire des théories wagnériennes, sans se laisser égarer par elles. » On trouve en effet dans Samson et Dalila des leitmotive finement distillés et symbolisant l’accablement, la révolte, l’espérance, la malédiction, l’amour, etc. Saint-Saëns, lui, se revendiquait plutôt de Berlioz et de Gounod. L’orientalisme, autre tendance de l’époque, se manifeste surtout dans les danses, dont la fameuse bacchanale.

Samson et Dalila est servi par une vidéographie famélique — une captation au Met en 1998, dirigée par Levine, techniquement datée, mais excellente. Au disque, la version de Georges Prêtre de 1963 (Rita Gorr, John Vickers) est toujours une solide référence, le meilleur enregistrement moderne datant de 1991, sous la direction de Myun Whun Chung avec Waltraud Meier et Placido Domingo. Le témoignage sonore le plus délirant, pour collectionneurs amateurs de documents historiques, est une série d’extraits dirigés par Leopold Stokowski à la NBC dans les années 1950, avec Risë Stevens et Jan Peerce (disque Gala). Personne n’a approché ce délire.

Samson et Dalila

Opéra de Camille Saint-Saëns (1877), sur un livret de Ferdinand Lemaire. Marie- Nicole Lemieux (Dalila), Endrik Wottrich (Samson), Gregory Dahl (le grand prêtre), Philip Kalmanovitch (Abimélech), Alain Coulombe (un vieil Hébreu), Aaron Sheppard et Christopher Dunham (Philistins), Pasquale D’Alessio (un messager), Choeur de l’Opéra de Montréal, Orchestre symphonique de Montréal, Jean-Marie Zeitouni. Mise en scène : Alain Gauthier. Décors : Anick La Bissonnière et Éric-Olivier Lacroix. Projections : Circo de Bakuza. Éclairages : Éric W. Champoux. À la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts les 24, 27, 29 et 31 janvier à 19 h 30.