«La grande musique n’est pas faite de beaux thèmes»

Jean-Efflam Bavouzet reconnaît que Fauré a un effet spécial sur le public : « Ou bien vous êtes transportés ou bien vous êtes en opposition. »
Photo: Benjamin Ealovega Jean-Efflam Bavouzet reconnaît que Fauré a un effet spécial sur le public : « Ou bien vous êtes transportés ou bien vous êtes en opposition. »

Peut-on débarquer à Montréal et jouer un quatuor avec piano de Fauré avec des musiciens que l’on ne connaît pas ? S’agissant du Quatuor opus 15, au programme du concert du 14 janvier de la salle Bourgie, le pianiste français Jean-Efflam Bavouzet, interrogé par Le Devoir, pense que oui. « Ce serait impossible avec le Trio ou le 2e Quintette, mais ce Quatuor est tout de même moins tarabiscoté que le Trio. Le Trio, la première fois que je l’ai lu, je n’ai pas compris une note ! »

Jean-Efflam Bavouzet reconnaît que Fauré a un effet spécial sur le public : « Ou bien vous êtes transportés ou bien vous êtes en opposition. » Aux yeux du pianiste, la difficulté, chez Fauré, c’est de « comprendre où il va ! C’est un discours qui ne s’arrête jamais et tourne sur lui-même en un labyrinthe d’une complexité incroyable ».

Selon lui, la quête fauréenne est très différente de celle de Beethoven : « Chez Beethoven, il y a toujours un moment où une porte s’ouvre et où la voie est tracée. Avec Fauré, quasiment jamais. Les oeuvres tardives de Fauré flottent dans l’air. C’est d’ailleurs ce qui en fait la fascination. Quand j’ai appris le 2e Quintette,j’étais littéralement possédé : 28 heures de piano en deux jours ! Je me suis engouffré dans cette oeuvre et je ne pouvais en sortir. C’est comme la fugue de laSonate Hammerklavier de Beethoven : il y a trois jours où l’on ne peut pas dormir. Claudio Arrau parlait d’ailleurs de l’effet orgiaque de l’apprentissage d’un chef-d’oeuvre. J’ai ressenti cela quatre fois dans ma vie : 2e Concerto pour piano de Bartók,5e Concerto de Prokofiev, 2e Quintette de Fauré et Quintette de Franck. »

 

La création pour comprendre le passé

Le concert du 15 janvier, le premier récital de Bavouzet à Montréal, se signale par une programmation faisant une place notable à des outsiders de la musique française, tels Abel Decaux et Gabriel Pierné.

Bavouzet, qui a enregistré pour Chandos le Concerto pour piano de Gabriel Pierné (1863-1937), vient d’immortaliser les trois autres oeuvres pour piano et orchestre de ce compositeur, organiste et chef d’orchestre, infatigable promoteur, à la tête de l’Orchestre Colonne, de la musique de son temps. Bavouzet intégrera à son concert, comme à son disque, le Nocturne en forme de valse.

Abel Decaux (1869-1943) est une découverte plus ancienne pour Bavouzet : « C’est mon ami Frédéric Chiu qui m’en avait parlé lorsqu’il a enregistré les Clairs de lune de Decaux avec Miroirs de Ravel [Harmonia Mundi]. » Notons que ces mêmes Clairs de lune ont été gravés par Marc-André Hamelin, en couplage avec la Sonate de Dukas. « Decaux apparaît comme le compositeur d’une oeuvre unique : ces quatre Clairs de lune. J’ai choisi Le cimetière, sorte de variation lente sur le Dies Irae qui préfigure Messiaen. C’est unemusique extrêmement moderne. »

Pour le pianiste, ce programme« a ceci d’intéressant que les auditeurs rentreront chez eux en ayant découvert plusieurs oeuvres : Decaux, Pierné, la transcription pour piano de Jeux de Debussy et Le livre de Jeb ».

La rencontre avec le compositeur Bruno Mantovani, qui lui a dédié Le livre de Jeb, a été organisée par Klaus Lauer, directeur du Festival de Badenweiler en Allemagne. « Klaus Lauer m’a envoyé un disque du quintette avec piano de Mantovani, Blue Girl with Red Wagon, un titre qui fait référence à un tableau du peintre américain Robert Guinan. La découverte de cette oeuvre a été un vrai choc. L’agencement des idées est si brillant ! »

Pour Bavouzet, ce qui définit un grand compositeur, « ce ne sont pas les idées en tant que telles, mais la manière dont il les agence ». Le pianiste n’hésite pas à extrapoler : « Évidemment, un beau thème c’est magnifique, mais la grande musique n’est pas faite de beaux thèmes, tout comme on ne fait pas un grand film avec juste de belles images. Un film — la musique —, c’est un montage, un rythme, une succession, un “timing”. »

C’est ce sens du timing qui fait aux yeux de Jean-Efflam Bavouzet la valeur des deux compositeurs qu’il chérit particulièrement ces temps-ci, Jörg Widman et Bruno Mantovani, et ce, « même si leurs esthétiques sont très différentes ». Mais « tous deux créent des univers musicaux qui, même si j’ai les oreilles bien décapées et ouvertes, me font entrer dans des mondes et des rapports musicaux auxquels je n’avais jamais pensé ».

« Bruno Mantovani est un compositeur qui m’aide à comprendre Ravel, Debussy et Boulez. Rentrer dans le monde musical d’un compositeur de génie peut vous aider à comprendre les compositeurs du passé. Je me souviens de séances de travail avec Kurtag qui m’ont fait comprendre des choses dans Beethoven, ou d’autres avec Boulez qui ont éclairé Debussy. Même si depuis toujours je me suis senti proche de Ravel, je perçois différemment une oeuvre comme Noctuelles. »

La musique de Bruno Mantovani fait assurément partie de la vie de Jean-Efflam Bavouzet, avec même un effet inattendu : « J’ai eu une émotion intense — oui, pris la larme à l’oeil ! — à la création de son Double concerto pour altos. Je ne me souviens pas d’une création contemporaine qui m’ait pris ainsi à la gorge. Pourtant, sa musique ne se caractérise pas par l’émotion. Comme dans Debussy, Haydn ou Stravinski, on admire d’abord l’intelligence. »

La rencontre du compositeur et du pianiste a eu lieu dans ce Livre de Jeb que Bavouzet présentera à Montréal. « Quand il m’a donné la partition, Bruno Mantovani m’a dit : “C’est pour toi et c’est toi.” »

Deux concerts à Montréal

Jean-Efflam Bavouzet est l’invité de la salle Bourgie du Musée des beaux-arts la semaine prochaine pour deux concerts?: une soirée de musique de chambre mercredi, suivie d’un récital jeudi. Ce sera la troisième visite du pianiste français à Montréal après le 3e Concerto de Beethoven avec l’Orchestre national de France et le 3e Concerto de Bartók avec Kent Nagano et l’OSM. Billets : 514 285-2000, option 4.

14 janvier à 19 h 30 Beethoven : Trio pour piano et cordes op. 70 no 1, « des esprits », Quatuor à cordes opus 18 no 2. Fauré : Quatuor pour piano et cordes opus 15. Avec Yehonatan Berick, Daniel Fuchs, Douglas McNabney, Kathleen De Caen, Julie Hereish.

15 janvier à 19 h 30 Récital. Abel Decaux : Clairs de lune (Le cimetière). Debussy : La terrasse des audiences du clair de lune, Jeux (transcription Bavouzet). Feux d’artifice. Bruno Mantovani : Le livre de Jeb. Ravel : Miroirs. Pierné : Étude de concert op. 13. Massenet : Toccata.
1 commentaire
  • Louis Huot - Inscrit 10 janvier 2015 07 h 40

    Un grand artiste

    Je possède l'intégrale des concertos pour piano de Prokofiev de cet artiste, avec l'Orchestre de la BBC dirigé par Noseda. Une version remarquable, meilleure que celle de Beroff à titre d'exemple, et presque aussi bonne que les prestations d'Askhenazy. Et dans une livrée sonore époustouflante, signée Chandos