Les rimes de son coeur

Yvon Deschamps est sorti de sa retraite pour ces deux émissions et s’ouvre joyeusement à Geneviève Borne comme à Monique Giroux.
Photo: Artv Yvon Deschamps est sorti de sa retraite pour ces deux émissions et s’ouvre joyeusement à Geneviève Borne comme à Monique Giroux.

Deschampsons. Trouvaille que ce titre : c’est indéniablement le jeu de mots qui s’imposait pour l’hommage aux chansons d’Yvon Deschamps que propose ICI Radio-Canada Télé, ce vendredi 9 janvier à 19 h, et dont on a fait un album, en précommande dès ce mardi via iTunes, parution le 3 février. Événement de ce début d’année.

Événement qu’on n’attendait pas. Les chansons d’Yvon Deschamps ? Quelles chansons ? Ah oui, ça vous revient, hein ? Oui, les chansons dont il émaillait ses monologues, qui en étaient souvent le point d’orgue. On les a, ces chansons, non ? Le boîtier de l’Intégrale 1958-2008 me regarde, l’air de dire : ben voyons ! Massif et discret à la fois, extraordinairement rempli — quelque 36 heures de matériel audio et vidéo ! — l’objet prend finalement peu de place sur une étagère. À côté, sur la tablette, trône le Tout Deschamps paru en 1998 chez Lanctôt, qui précise en sous-titre ce que « tout » veut dire : « Trente ans de monologues et chansons ».

Elles sont bel et bien là, les chansons. Tout un tas. J’ai arrêté de compter à cinquante. Cinquante ? Presque soixante ! On appelle ça un répertoire. Et pourtant, je suis comme la plupart des gens, je chéris Aimons-nous comme si c’était la seule qui compte, l’essentielle, l’immortelle, l’équivalent Deschamps de la Smile de Chaplin. Il y a Les fesses, mais c’est comme un monologue en condensé, pas une vraie chanson. Et les autres ?

Voilà qu’il y a Deschampsons et voilà que la perspective change. Les chansons célébrées pour elles-mêmes. Émissions de télé, album. On a bien fait les choses. Ça commence avec Deschampsons, l’heure et demie qu’anime Geneviève Borne, où les chansons d’Yvon, singularisées, brillent dans leur lumière propre, magnifiées par des interprètes : Yvon se replonge dans la création de chacune avec Geneviève. Et puis, pour aller plus loin (aller plus loin : exactement ce qu’on attend d’une télé d’État), il y a Deschampsons qu’ossa donne, où Yvon parle passionnément de la chanson dans SA vie, et de la chanson dans LA vie, en compagnie de Monique Giroux.

Habituée d’Yvon, Monique. « Je l’ai rencontré dans toutes sortes de circonstances. Je me souviens d’une entrevue avec André Gagnon et Yvon et Clémence. Ce genre d’entrevue où Yvon était appelé à saluer ses camarades… Mais on finissait toujours par parler de chansons. Les chansons des autres. Mais ses chansons à lui ? Je ne m’étais jamais véritablement attardée à son apport et son rapport à la chanson. Et ce n’était certainement pas lui qui allait amener ses chansons dans la conversation : c’était, je pense, le lieu où il se révélait le plus au je, et, pudique comme il est, il ne les mettait pas de l’avant. D’autant qu’un jour on lui avait dit : “ Arrête de chanter”, tu chantes mal », ça lui avait fait de la peine et il avait arrêté de chanter. C’était, et c’est resté, une zone sensible. »

De quoi sortir de sa retraite

C’est bien pour ça, comprend-on, qu’il est sorti de sa retraite pour ces deux émissions et s’ouvre joyeusement à Geneviève comme à Monique. « Il paraît, Geneviève, que c’est des ben belles chansons, ironise-t-il sans ironiser du tout. Je suis obligé d’accepter l’idée qu’Aimons-nous, ça doit être beau, puisque tout le monde la chante… » La joie se mêle à la gêne proverbiale de notre géant de la parole d’ici : ses chansons, même si elles avaient pour fonction première d’arriver en contrepoint, en exutoire émotionnel des monologues (« donner un repos au monde pendant 3-4 minutes », dit-il à Monique), n’en étaient pas moins des chansons à part entière.

Et elles resplendissent enfin, ces chansons écrites sur des musiques de Jacques Perron, François Cousineau, Libert Subirana, sa Judi Richards, d’autres encore. Il faut entendre ce que Michel Rivard laisse résonner de J’sais pas comment, j’sais pas pourquoi. Comment il se laisse atteindre, dans le dépouillement d’une version piano-voix. « C’est vraiment un ton de confidence, commente Geneviève. Le chanteur qui parle à son public et qui avoue que, devant lui, il se sent aimé, écouté, compris. » C’est à Vincent Vallières, tout naturellement, que revient cette merveille de chanson intitulée Papa. « Deux p’tites syllabes, un mot usé / Et te voilà réinventé / Tu te sens tout à coup comme un roi / Parce qu’un p’tit boutte t’appelle papa ». Guitare, harmonica, et un père de trois enfants qui est aussi un chanteur à hauteur d’homme : pourquoi faut-il Vallières pour que la chanson se mette à exister aussi fort ?

Les tendres chansons d’Yvon Deschamps auront payé le prix de la carrière si formidablement populaire et invariablement pertinente du monologuiste (plus de 500 fois le théâtre Maisonneuve, souligne-t-on), même si le principal intéressé dira à Monique Giroux qu’il aurait « adoré » une carrière de musicien, lui qui a débuté à la batterie (et à l’accordéon !) auprès de Claude Léveillée. « Ç’aurait été une autre vie. Dans la musique, les gens ont pas le stress qu’on a, nous [les humoristes]. Y a un band, t’es soutenu. Moi, j’étais un des rares qui cassaient un show de deux heures. T’as deux heures, t’as jamais répété, tu sais pas si ça va marcher, et deux heures, c’est long, ça fait ben des paroles… » Et les chansons, là-dedans ? Comme pour les gens : des répits.

Aussi reçoit-on comme jamais auparavant ces relais de Mon ami (Isabelle Boulay), La vie est belle (Damien Robitaille), Seul (Catherine Major), La vie (Louise Forestier), Oublions (Judi Richards), Berceuse pour endormir la mort (Gilles Vigneault), Dans ma cour (Daniel Bélanger), sans oublier Les fesses (l’hommage des humoristes) et l’incontournable Aimons-nous (par l’incontournable Diane Dufresne). Chaque chanson est certes mise en contexte dans la conversation, mais distinguée, habillée séparément. C’est peu de dire qu’on les (re) découvre. Et qu’avec chacune vient une clé, celle qui ouvre le coeur d’un homme.

1 commentaire
  • Linda Dauphinais - Inscrite 5 janvier 2015 08 h 19

    Bravo!!! Encore!!!! Toujours!!!

    Merci à M. Deschamps pour ce talent indéniable de nous chavirer le coeur, de nous donner des ailes, de nous donner un effet miroir par des paroles simples et riches de sens... Grand merci pour tout ce talent, cette générosité, ces rires du fond du coeur, grand comme le monde qu'il embrasse... Merci!