Camus, Orwell et Carroll en bleu

Ben Sidran
Photo: Six Media Marketing Ben Sidran

Fallait y penser. En fait, ce n’est pas tout à fait ça. Il fallait oser. C’est dit. Il fallait oser, et pas à peu près. Quoi donc ? Conjuguer tout un album avec la littérature en général, Albert Camus, George Orwell, Federico Garcìa Lorca et Lewis Carroll en particulier. C’est ce que notre très cher Ben Sidran vient de réaliser.

Le fait, le seul fait d’avoir fait cela, fondre les éclaircissements de L’étranger dans les notes du jazz-blues, et inversement, mérite toutes les médailles — les républicaines, on tient à le préciser. Le titre de cet album paru sur l’étiquette française Nardis/Bonsaï est évidemment au diapason de l’ambition affichée : Blue Camus.

L’objet ainsi nommé étant une affaire de mots et de sons, sa déclinaison mérite, ou plus exactement oblige des arrêts appuyés. Allons-y.

Blue Camus est inspiré de L’étranger. On y entend, chanté en français, notamment ceci : «Un homme du midi/Un homme détruit/Un homme de la vie/C’est tout, c’est fini […] La lumière, la lumière/Je peux pas voir/Je peux pas sentir/It’s all so dark…»

A Is For Alligator est inspiré de La ferme des animaux d’Orwell. Sidran y raconte cela : «Maybe that’s the reason people finally had to build themselves a zoo/They call it New York City but it’s just another alligator stew» Oups !

The King of Harlem emprunte un peu, beaucoup à Poète à New York de Lorca. Il y est suggéré : «Go tell Dali, go tell Bunuel/Go tell the millionaires it’s time to sell/the final boot/Is on the stairs…» On voudrait définir la déflation qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Wake Me When It’s Over est inspiré d’Alice au pays des merveilles de Carroll. Cela donne notamment ceci : «Maybe I’m right/Maybe I’m wrong/But too many people/Just won’t get along/Got nothing to say/But saying it louder and louder and louder/And every day/Hold someone/hostage/Make someone hostage…»

Entre ces divers morceaux, ces poèmes ou dissertations, Sidran et ses amis ont intercalé des pièces strictement instrumentales. Leur qualité ? Mises bout à bout, elles évitent à l’album d’être qualifié de trop bavard. Car les hommages rendus aux écrivains sont passablement longs.

Les complices de Sidran s’appellent Ricky Peterson à l’orgue, le très fidèle Billy Peterson à la contrebasse — ces deux frères cumulent un nombre d’expériences hallucinant —, son fils Leo à la batterie et, sur certains morceaux, Bob Rockwell au saxophone.

Le tout est remarquable. Il confirme surtout que Sidran est bel et bien l’héritier direct de l’immense Mose Allison.


Ben Sidran - Blue Camus

Blue Camus

Ben Sidran, Nardis/Bonsaï



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