Notre époque déclinée sur une pochette

Les différents styles de musique ne commandent pas tous le même emballage. Mais les créateurs de pochettes de disque semblent parfois être inspirés par des idées communes et influencés par des méthodes similaires qui découlent des mêmes mouvements technologiques. Regards sur le design actuel de pochettes de disque.​
 

Dans la création comme en science, tout est dans tout, et tout s’inspire de tout. La roue tourne, quoi. Mais avec les technologies numériques, les logiciels de plus en plus performants et l’accessibilité presque instantanée à l’image par Internet, la roue tourne drôlement plus vite qu’avant. Dans ce sillage, les façons de faire des designers graphiques sont aussi modifiées, eux qui mélangent de plus en plus les techniques, brouillant les pistes entre le physique et le numérique, entre le réel et l’inventé.

Évidemment, parmi les milliers d’albums qui paraissent dans le monde chaque année, il est ardu, voire impossible, de tirer des traits communs. Mais quand même, quatre designers graphiques consultés par Le Devoir ont joué le jeu, allant fouiller sur les listes des grands palmarès de l’année en plus de piger dans leurs références personnelles.

« J’ai trouvé que ça reflétait un peu notre époque, raconte Brigitte Henry, qui a travaillé sur plusieurs pochettes de Patrick Watson et qui a signé celle du dernier disque des Barr Brothers. C’est beaucoup de multimédias, entre la photo, le collage, le graphisme et l’illustration, c’est un bon mix de tout ça. »

Collage

Collage, le mot est repris par tout le monde, y compris par Noémie Darveau, qui a conçu cette année les pochettes d’Ej Feel Zoo de Radio Radio, de Lunes de Chloé Lacasse et de deux EP de Queen Ka. « C’est faire semblant qu’on est en train de faire du collage avec du papier, mais dans l’ordinateur, avec des photos, c’est revenu à la mode cette année dans l’art et le graphisme, raconte-t-elle, donnant l’exemple du disque Singles, de Future Islands, ou de l’album In Between, de Sage. Ça ramène un côté humain. »

La designer graphique Marie Tourigny, elle, parle même de néo-dadaïsme. « On retourne à cette idée de vieilles images détournées, découpées, collées, retravaillées. C’est plus facile avec la technologie », explique celle qui a cofondé Collectif blanc, une organisation sans but lucratif qui fait de la curation de design imprimé.

Pour son travail sur le disque Sleeping Operator, des Barr Brothers, Brigitte Henry dit avoir justement beaucoup joué avec les couches d’images, à l’ordinateur. « J’ai fabriqué un diamant en miroir, que j’ai pris en photo de tous les côtés, ensuite j’ai fait un collage avec des négatifs que j’avais, et il y a une autre photo dans le fond avec une forêt et des personnages. »

« Néosurréalisme »

Toujours dans les textures, il y a une pochette qui a interpellé nos différents intervenants, soit celle du LP1 de l’Anglaise FKA twigs, et qui montre un visage quasi plastifié, sur un fond bleu clair. « C’est plein de distorsions. C’est un jeu, j’ai l’impression, comme si c’était passé de l’autre côté, explique le designer graphique Anouk Pelletier, de chez FEED, plus prudent à parler de tendances. On voit beaucoup de photos truquées, des photos dans des ambiances, et prises comme un objet graphique, créatif, artistique. »

Marie Tourigny voit dans cette même pochette une « réorganisation directe du surréalisme », qui est à la mode. « Ce sont des trucs complètement pétés qui reviennent, des trucs qui ne seraient jamais sortis il y a cinq ou dix ans. »

Tourigny et Darveau évoquent aussi toutes deux le travail proposé par le groupe anglais SBTRKT sur le disque Wonder Where We Land, qui montre un petit animal assis dans une main futuriste, sur fond rouge éclatant. « Ça représente bien la tendance des couleurs vives, fortes, saturées à l’extrême »,dit Darveau, aussi enseignante en graphisme au cégep de Sherbrooke.

« C’est fou, cette pochette-là. Il n’y a aucun nom dessus, c’est minimal au maximum. Et on peut même comparer cela au musicien Clark, [dont la pochette] est juste un visage noir. C’est une réappropriation assez directe du surréalisme. Il y a une grosse mode de visage dans lequel on découpe un morceau ou on colle une abstraction, des fleurs, n’importe quoi. »

La jungle

Pour rester dans l’éclatant, il faut noter en 2014 une utilisation fréquente du thème de la jungle chez plusieurs créateurs de tous les horizons. Noémie Darveau a utilisé elle-même un gorille en arrière-plan de sa pochette de Radio Radio (voir encadré). Elle a aussi remarqué des palmiers, des fleurs exotiques et des concepts tropicaux un peu partout : chez Fanny Bloom, chez La Bronze, chez Glass Animals, chez La Roux comme chez Philippe Katerine. En poussant un peu, même Katy Perry a joué le jeu avec son clip Roar.

« La Roux et Katerine, ce sont deux univers, et pourtant, c’est la même influence, indique Noémie Darveau, surprise. Les tendances graphiques sont au-dessus des tendances musicales. Et je crois que 2014 était une année positive dans le monde musical, une année de joie. On avait eu beaucoup de musique lourde dans les dernières années, c’était noir. Cette année, la couleur est ressortie dans la musique et donc sur les pochettes. Des fois, le design est négatif comme la société, des fois il est contre tendance, pour donner le goût de passer à travers. »

Pochette à partager, pochette utile

Selon qu’on consomme la musique en format vinyle, CD ou mp3, le rapport à la pochette change nécessairement. Jouée en petit format, sur son téléphone, l’image est digérée différemment. Ce qui fait rigoler Anouk Pennel, dont la boîte a réalisé la pochette d’Ornithologie, la nuit, de Philippe B, et pour laquelle elle a gagné le Félix de la pochette de l’année. « C’est pas celle qui punche le plus. Je trouvais ça drôle à l’ADISQ; en tout petit à la télé, c’est difficile de regarder ça. Mais de près, c’est plus digne d’intérêt. »

Marie Tourigny, qui a signé la pochette du dernier disque d’Hôtel Morphée, bouffe des images à longueur de journée sur la Toile et estime que le design des albums en soi a pris une très grande importance. « Facebook, Tumblr, Instagram et Pinterest ont vraiment changé la façon dont l’image est vue. Il y a de plus en plus d’images qui se promènent, il y a de plus en plus de nouveaux artistes qui réussissent à “popper” », dit-elle, soulignant par exemple l’impact qu’a eu la pochette énigmatique de Tycho sur les réseaux sociaux.

« Et il y a une démocratisation du beau design, de l’accès aux artistes. Avant, c’étaient seulement les gros musiciens qui pouvaient se payer ça. Ce n’est plus le cas. »

Paradoxalement, Brigitte Henry, elle, se questionne même sur l’existence de cette vitrine visuelle. À quoi bon bosser pour une image microscopique, ou rangée deux minutes après qu’on a importé la musique ? « Et puis, je me suis posé la question de savoir si on pouvait faire une pochette de disque qui se conserve », ajoute-t-elle, donnant comme exemple le vinyle de Kid Koala, qui se transformait en tourne-disque.

Alors, pour la seconde édition du vinyle des Barr Brothers, Henry compte bien pouvoir modifier son oeuvre et lui donner un peu de vie. « Je ne veux pas trop en dire, mais c’est l’idée de transformer cet objet en carton, pour qu’il devienne un objet utile, ou un objet qu’on ne veut pas mettre dans son placard dans une boîte. »

Question de joindre l’utile à l’agréable, quoi.

La naissance d’«Ej Feel Zoo»

Pour créer la pochette de l’album Ej Feel Zoo de Radio Radio, la designer graphique Noémie Darveau s’est inspirée de différentes oeuvres d’art, qu’elle a trafiquées et superposées. Elle a bien voulu confier son processus de création au Devoir.

« Le gorille vient du travail de l’artiste Laurence Vallières, que j’avais vu dans un vernissage deux mois auparavant. Je trouvais que c’était pile dans l’idée de l’album de Radio Radio, le party, l’animal. L’étiquette de disque et moi l’avons contacté, et on a réussi à s’entendre pour utiliser son oeuvre. On peut remarquer aussi que j’ai ajouté plein de texture sur le gorille, faite avec le nom du groupe. »

« Sur ma première maquette, je m’étais aussi inspirée d’une oeuvre de Leif Podhajsky, un artiste peintre qui a fait entre autres des pochettes de Tame Impala assez hallucinantes. Mais je l’ai complètement refaite à la main. Ensuite, j’ai fait le lettrage au crayon-feutre, et je l’ai numérisé. »