Deux pages par chanson

Il y en a un plein rayon de ces livres de listes, ici La discothèque idéale (deux volumes), là Le top 100 des chansons que l’on devrait tous connaître par coeur, ça pleut et j’y résiste peu. La saison m’en a apporté deux, je leur fais la fête. C’est-à-dire que j’y retourne souvent. Au minimum une fois par jour, pour tout vous dire : un besoin en attire un autre. C’est là, ça m’attend, c’est fait exprès, le bon minutage, ça dure grosso modo le temps… d’un disque. Ça se prend par deux pages, le plus souvent page texte flanquée de sa page pochette. Ça se feuillette au petit bonheur, la photo de pochette fait effet lèche-vitrines, on ouvre et on se dit : tiens donc, c’est quoi l’histoire de ce disque-là ?

Prenons 100 chansons censurées, le livre à bel emboîtage que le tandem Emmanuel Pierrat-Aurélie Sfez a publié chez Hoëbeke, avec le concours de Radio-France. Fascinant florilège : on y trouve bien plus que des évidences façon Le déserteur de Vian, ou Je t’aime moi non plus de Gainsbourg-Birkin, voire des curiosités du genre Money for Nothing de Dire Straits, banni des ondes canadiennes pour la phrase très voulue dans la bouche du beauf que met en scène Mark Knopfler : « That little faggot is a millionnaire… »

Ça ratisse très, très large. Il y a les Fatals Picards sanctionnés pour crime de lèse-Hallyday, leur titre-hommage au second degré, Le jour de la mort de Johnny, retranché préventivement de l’album Le sens de la gravité (« Tu étais pour nous le dernier Indien, le Jean-Michel Jarre du rêve américain »). Il y a Antonin Artaud. Non, ce c’est pas un copain d’Albin de la Simone, mais bien l’auteur du Théâtre et son double, qui avait enregistré pour la radio une performance tout en borborygmes sur fond de bruitages tapant volontairement sur les nerfs du bon citoyen : le directeur de la Radiodiffusion française écouta et fit non du chef : on était en 1947, et il fallut attendre jusqu’en 1973 le premier passage de Pour en finir avec le jugement de Dieu.

On apprend des choses. Saviez-vous que le gentil Salvadore Adamo changea deux fois le texte de son Inch’Allah parce que les soldats israéliens en avaient fait un hymne ? Que Nino Ferrer se retrouva chez CBS parce qu’Eddie Barclay (ce noceur impénitent !) n’avait pas trouvé à sa convenance la pochette de l’album Nino and Radiah, la Radiah Frye en question posant très nue auprès du doux barbu ? Oui, il y a bon nombre de rappeurs et leurs provocations télégraphiées (NTM, Orelsan…), mais tout autant d’amuseurs iconoclastes : pensez, Pierre Perret a eu des ennuis avec Les jolies colonies de vacances, parce qu’il chantait « pipi dans le lavabo »… Savait-il, le souriant Pierre, que l’anecdote finirait dans la petite étagère à lecture légère des cabinets ?

Et si on faisait jouer l’autre côté ?

Format 45-tours, avec le trou au milieu sur la couverture, le Faces B de François Thomazeau propose « l’histoire de toutes les faces B qui sont devenues célèbres ». Rappelons : dans le siècle d’avant Spotify, les disc-jockeys des stations de radio faisaient tourner en principe la face A de ces petites galettes de vinyle gravées des deux bords (c’était écrit sur l’étiquette), et il arrivait que ces amoureux de musique, naturellement curieux, écoutent la face B, s’en entichent et, exceptionnellement, en fassent des tubes universellement célébrés.

Il y en a dans ce livre un beau gros tas d’exemples, on reste baba devant tous ces B. Notamment Les Champs-Élysées, de Joe Dassin : la compagnie de disques avait cru que le succès viendrait avec Le chemin de papa, face A. Plus fort encore ? Le Roadhouse Blues des Doors, relégué à l’endos de You Make Me Real. Oui eh oui, Les élucubrations d’Antoine a d’abord été offert parmi les quatre titres d’un super 45-tours, du mauvais côté de la stratégie promotionnelle. Et en France, je vous le dis comme je le lis, La complainte du phoque en Alaska échoua sur le côté sombre de la banquise… mais trouva néanmoins le chemin vers la lumière et le sommet des classements.

Bémol puriste : il y a là-dedans beaucoup de disques sans véritable A ni B, les deux titres étant d’emblée considérés égaux et présentés comme tels aux gens des radios : impossible de choisir entre Hound Dog et Don’t Be Cruel, pas plus qu’entre Penny Lane et Strawberry Fields Forever. Cela noté, les mauvaises décisions des directeurs artistiques font trop rigoler pour qu’on se formalise de l’excellence tous bords tous côtés d’artistes donnant au fan plus que pour son argent. D’autant qu’un cachet d’ironie, c’est bon pour la digestion.