JazzMag ou le risque savamment calculé

Photo: JazzMag

Cette semaine, le quotidien Le Monde célèbre ses 70 ans. Bravo ! Ce mois-ci, ainsi d’ailleurs que le prochain, le très honorable correspondant hexagonal du jazz, dit Jazz Magazine, va fêter ses 60 ans. Comme des deux côtés de l’Atlantique on s’applique à retarder l’âge de la retraite pour cause de gestion bancale des caisses dites justement de retraite, il faut espérer que ce mensuel se mettra au diapason du nouveau paradigme (sic) financier. C’est dit !

Soixante ans de jazz, c’est bien, c’est bon, c’est beau. Ça tient même un peu du miracle. Attention ! Le miracle tendance afro-païenne qui obséda tant Art Blakey et Randy Weston et non le miracle cher aux mirlitons de Jérusalem. Miracle dit-on ? Ben, pour tenir la route pendant un demi-siècle plus une décennie, il faut forcément que quelqu’un dans le labyrinthe des flux financiers de JazzMag, dans l’univers des débentures et de la masse monétaire M3, sache conjuguer le grand risque qu’induit le commerce du jazz, sous des formes diverses, avec le doigté marchand, auvergnat de préférence. Car le jazz, on le répète, c’est risqué.

Pour être aussi clair que direct, disons que cette revue a bénéficié et bénéficie encore et toujours des mannes de l’interfinancement. On s’explique. Elle a donc été fondée par Frank Ténot et Daniel Filipacchi, réputés coanimateurs de l’émission Pour ceux qui aiment le jazz. Filipacchi, c’est à retenir pour notre histoire, était photographe à Paris Match un jour, à Marie-Claire le lendemain, etc.

Cinq ans après la création de JazzMag, ils lancent Salut les copains après avoir noté que la génération du baby-boom, alors en pleine adolescence, était la première génération à qui on accordait de… l’argent de poche. Bref, ils font de l’argent puis fondent Mademoiselle Âge tendre, puis achètent Paris Match, puis Elle… Les espèces sonnantes trébuchent. Et alors ? Ils peuvent engager les meilleurs photographes : Giuseppe Pino, Guy Le Querrec, Christian Rose et autres poètes du cliché. Des décennies durant, ces messieurs ont mis en lumière les noblesses musicales de Duke Ellington à Lester Bowie en passant par Sonny Rollins ou Miles Davis. Voilà pour le noir et blanc.

Pour les mots, les petits et les gros, nos mécènes du jazz ont cultivé l’inclination poétique. Ils ont fait appel aux plumes fines comme aux plumes énervées sans oublier les poètes, dont l’immense Jacques Réda qui, dans le très riche et splendide numéro confectionné pour le 60e, confie ceci : « [...] j’aime tous les registres dans le jazz, la gaieté, le pathétique, le tragique… Mais parfois il y a ces moments de grâce qui transcendent tout le reste sans qu’on sache très bien comment ni pourquoi. Au hasard d’un morceau : une simple introduction de piano de Fats Waller […] C’est une merveille qui repose le plus souvent sur trois fois rien ! Ce n’est même pas parfait. C’est au-delà de la perfection. » On ne saurait mieux dire.

Vive Jazz Magazine !