Karajan 1980’s: la course à l’immortalité

Les années 1980 de Karajan peuvent se résumer à une angoissante course contre la montre.
Photo: Siegfried Lauterwasser Les années 1980 de Karajan peuvent se résumer à une angoissante course contre la montre.

Deutsche Grammophon publie pour les Fêtes l’ultime boîte de l’intégraledes enregistrements orchestraux d’Herbert von Karajan. Ce Karajan 1980’s boucle en 78 CD une épopée discographique légendaire. Mais que doit-on retenir de ces années 1980 ?

Herbert von Karajan est décédé le 16 juillet 1989. Il avait commencé à enregistrer en mars 1959 pour Deutsche Grammophon. La configuration trois décennies–trois boîtes était donc toute trouvée. Il reste uniquement désormais à Universal à rassembler tous les enregistrements lyriques.

En apparence, les trois décennies sont équilibrées : 82 CD pour les coffrets 1960’s et 1970’s et 78 CD pour ce 1980’s. Mais ce n’est qu’une apparence, car durant les décennies précédentes, Karajan enregistrait encore beaucoup pour EMI. Les années 1980 sont pour Karajan celles des fêlures, la blessure suprême étant la brouille avec le Philharmonique de Berlin, dont il était chef à vie. Karajan dut alors se tourner vers les rivaux du Philharmonique de Vienne. C’est avec cet orchestre qu’il effectua ses derniers concerts aux États-Unis. C’est aussi avec Vienne qu’il grava ses plus grands enregistrements Bruckner, dont l’ultime disque, la 7e Symphonie, enregistrée en avril 1989.

Course contre la montre

Les années 1980 de Karajan peuvent se résumer à une angoissante course contre la montre. Dans le viseur du chef, rien moins que l’immortalité. Plus que tout autre et avant tout autre, Karajan comprend dès 1978-1979 les avantages de la technologie numérique et mène de front deux grands projets : reconstituer un legs du coeur de son répertoire pour le disque compact et préserver son image pour l’éternité à travers de nombreux enregistrements vidéo.

L’héritage en disque compact est confié à Deutsche Grammophon. Le catalogue vidéo sera raflé par Sony, qui emporte le morceau lorsque son patron, Norio Ohga, offre en gage l’implantation d’une usine de pressage de CD près du village de Karajan en Autriche ! C’est Karajan qui avait rapproché Philips et Sony, les frères ennemis, pour accélérer la mise au point du CD. Et c’est la volonté de faire tenir sur un CD les 70 minutes de la 9e Symphonie de Beethoven qui a décidé, grâce à l’acharnement de Norio Ohga, du choix de la norme 16 bits/44.1 kHz, définissant le disque compact.

Pour aborder les projets CD et vidéo, Karajan conçoit un studio dans sa maison. Les films sont produits par Telemondial, souvent en parallèle des enregistrements audio de DG. Karajan croit alors qu’ultimement les mélomanes voudront rester chez eux à regarder des concerts en vidéo (c’était, il y a 25 ans, et avant l’invention des technologies requises, la vision du concept même du « Digital Concert Hall » du Philharmonique de Berlin).

Dans cette double quête de constitution d’un héritage audio-vidéo inaltérable, Karajan va souffrir de sa brouille avec Berlin. Il va aussi être handicapé et retardé par la maladie. Son dos le fait souffrir. Lorsqu’il dirige Mort et transfiguration de Strauss pour le dimanche des morts 1984 à Berlin, le visage gonflé par la cortisone, c’est sa propre mort et sa transfiguration prochaine qu’il semble raconter en musique. J’aurais tant aimé que DG puisse licencier les bandes sonores les plus essentielles de ces concerts inégalés des années 1980 et ajouter trois ou cinq CD bonus. Car « mon » Karajan des années 1980, c’est cela avant tout.

En studio

Les premiers enregistrements numériques de Karajan ont été réalisés entre juin et décembre 1980. Une activité stakhanoviste dont on voit a posteriori qu’elle remplit13 CD ! Karajanvoulait être prêt : il le fut. La première parution CD fut la Symphonie alpestrede Strauss. Des spécialistes reprochèrent à ces enregistrements une crispation sonoreet des duretés qu’une réédition, dix ans plus tard, dans une collection intitulée « Karajan Gold », usant d’un procédé intitulé « Original Image Bit Processing », atténua en conférant aux captations plus d’espace et de rondeur.

D’après nos tests sonores, les enregistrements du coffret sont retravaillés au meilleur de la technique. Certains (Les planètes de Holst !) sont même impressionnants et les Haydn sont comme décrassés. Pour d’autres (valses de Strauss de 1980, Symphonie alpestre, orgue heureusement minoré dans la 3e de Saint-Saëns), il n’y a pas forcément de miracles en matière de transparence et de naturel.

Le contenu est logique. Karajan parachève en numérique des projets des années 1970 (intégrale Bruckner), ajoute, entre 1980 et 1982, les Symphonies parisiennes et londoniennes de Haydn à son catalogue DG, puis reprend scrupuleusement en numérique son coeur de répertoire. Nous trouvons donc ici une nouvelle intégrale Beethoven (1982-1984), une intégrale Brahms ficelée in extremis lors d’un retour à Berlin en octobre 1988, de nouveaux poèmes symphoniques de Richard Strauss (grandioses), les trois dernières symphonies de Tchaïkovski à Vienne et de nouvelles versions des grandes oeuvres chorales (Création de Haydn, Missa solemnis de Beethoven, Requiem de Verdi, de Mozart et de Brahms, ce dernier en complète dérive esthétique). La décennie 80 est aussi celle de la rencontre musicale avec la jeune violoniste Anne Sophie Mutter.

Souvent ces enregistrements ont été regardés de haut, sur l’air du « c’était mieux avant ». Ce n’est pas forcément vrai : la 4e Symphonie de Brahms, les Métamorphoses de Strauss, la 9e Symphonie de Mahler, les 7e et 8e de Bruckner sont meilleures que jamais, les Symphonies nos 29 et 39 de Mozart si humaines. J’encourage ceux qui doutent à reprendre le cycle Beethoven, qui tient plus que bien face à celui de 1977, sauf pour la 9e.

Cela posé, il apparaît assez évident qu’aucune nécessité artistique ne présidait à la plupart des réenregistrements, puisque les années 1970 marquèrent la quintessence du style Karajan et que le chef évolua très peu dans ses conceptions musicales. Les motivations sont narcissiques, techniques et mercantiles.

Fragilité humaine : la décennie 1980 contient probablement le plus grand nombre de déceptions : trois CD de valses de Strauss en 1980, Requiemde Brahms, concertos avec Zimerman et Kissin, Wagner avec Jessye Norman, Concerto pour violon de Tchaïkovski. Elle cache quelques heureuses surprises : 4e Symphonie de Nielsen, 10e de Chostakovitch, Concert de Nouvel An 1987 (au complet), et même un étonnant CD Ravel/Debussy.

L’édition par DG est admirable, avec un livret de grande classe et une somptueuse qualité de reproduction des pochettes en carton vernis. Je n’ai aucune idée pourquoi le CD 35 ne reprend pas le visuel original au profit d’une étrange mosaïque.

Avis aux amateurs : ce grand objet de collection est loin d’être donné et, là aussi, le prix varie beaucoup.

KARAJAN 1980’S

Complete Orchestral Recordings, Deutsche Grammophon, 4793448.