Les Morniers de la rue

Les rappeurs Imposs, J. Kyll et Dramatik ne se sont jamais séparés et Muzion existe toujours, mais son dernier spectacle remonte à 2003 au Club Soda, exactement là où il revient ce jeudi.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Les rappeurs Imposs, J. Kyll et Dramatik ne se sont jamais séparés et Muzion existe toujours, mais son dernier spectacle remonte à 2003 au Club Soda, exactement là où il revient ce jeudi.

Les rappeurs Imposs, Dramatik et J. Kyll ne se sont jamais séparés et Muzion existe toujours, mais son dernier spectacle remonte à 2003 au Club Soda, exactement là où il revient ce jeudi pour rendre hommage au Voyou, le complice récemment décédé. Il était l’une des âmes fortes de la Dynastie des Morniers, la famille élargie de Muzion. Et pour ajouter à la célébration, l’année 2014 marque le 15e anniversaire de Mentalité moune morne… (Ils n’ont pas compris), un disque déterminant dans l’histoire du rap au Québec. Le groupe marquera le coup en puisant dans ses albums, de même que dans les inédites ou dans le répertoire de chacun des trois qui mènent également des carrières solos. Rencontre.

« Le Voyou était un membre fondateur de la Dynastie des Morniers et un de ceux qui avaient le plus d’impact, raconte Jenny Salgado alias J. Kyll. Les Morniers ? En Haïti, ce sont les gens qui ont fui les plantations et qui ont recommencé une nouvelle civilisation dans les mornes, les montagnes. Ils ont ensuite réussi à se regrouper et se battre pour obtenir l’indépendance du pays. »

Décédé à l’âge de 37 ans d’une crise d’asthme qui a provoqué un arrêt respiratoire puis un arrêt cardiaque, Le Voyou portait plusieurs chapeaux. Rappeur, acteur et militant, il avait commencé avec le groupe KZ Combination, en plus de faire partie de la distribution de Trauma et du film Noir, entre autres. En 2008, il a fait paraître le minialbum Le côté noir du Québec. J. Kyll le raconte : « Dans la Dynastie des Morniers, il avait dit : “Je vais représenter la section street, la voie de la rue, les jeunes de certains quartiers qui ne se voient pas dans la grande photo du Québec. Ils sont souvent traités de voyou. Je prends leur nom. Si vous voulez savoir qui ils sont, venez me parler.” »

Le disque Mentalité mourne morne… renvoie à cette période que plusieurs qualifient d’âge d’or du rap keb. Dramatik en explique le contexte : « En 1998, Dubmatique sort son premier album chez Tox, puis Rainmen en fait autant. Après ça, ce fut le disque de Sans Pression et le nôtre est paru chez BMG. Nous étions le premier groupe haïtien à signer chez un major. Ça a été big dans tous les sens. » Muzion apportait un regard singulier avec un son étonnamment raffiné dans son mix sale et une langue de la rue bien écrite et parfois sublimée. Ni pacifiste ni gangsta.

« Nous ne voulions pas glorifier la rue, mais l’expliquer. Expliquer le débalancement social,fait valoir Imposs. Souvent, quelque chose se passe sans qu’il y ait de dialogue. Je pense qu’on a été un des premiers groupesà vouloir ce dialogue et à expliquer c’est quoi la misère que les jeunes vivent dans Saint-Michel et Montréal-Nord sans glorifier la violence, la drogue ou les armes à feu. »

Bien avant les Dead Obies, ils ont mélangé les langues. Que pensent-ils du débat actuel au sujet du franglais ? « Je trouve que ce débat est très en retard, parce que ça fait longtemps qu’on parle le créole, le français et l’anglais. Le créole lui-même est un mélange de plusieurs langues, et le français aussi », affirme Dramatik. « On ne faisait pas de franglais, on faisait juste rapper avec le langage qu’on utilise quand on parle entre nous », ajoute J. Kyll. « Il y a un autre truc : nous, les Haïtiens, on est répartis partout. On a de la famille à Miami, à New York et ailleurs. Depuis tout jeunes, on a cette influence », fait valoir Imposs. On abordera aussi les modèles que les jeunes trouvent dans les médias américains, la question du français sans anglicismes sous l’angle de la quête de l’identité québécoise, les langues des Premières Nations, de même que la liberté d’expression et de création dans l’art.

Dans tout cela, l’esprit des Morniers perdure. J. Kyll résume : « Moi, quand je parle à travers mes chansons en solo, c’est encore Muzion qui parle. C’est la même chose pour Imposs et Drama. C’est encore la même famille. On est toujours ensemble. »

 

Muzion

Au Club Soda, ce jeudi 18 décembre à 19 h 30.