L’année folle de Dead Obies

Pincez-les quelqu’un. Partis de leur Rive-Sud pour débarquer à Montréal avec rien dans les poches mais beaucoup dans la tête, les six membres du groupe rap Dead Obies ont beaucoup usé leurs souliers cette année, multipliant les concerts, les projets et les controverses autour de leur utilisation du « franglais ». Preuve de cette ébullition, leur année folle s’achève avec la parution d’un livre-glossaire et avec une tournée de sept dates en France.

Yes McCan, de son vrai nom Jean-François Ruel, est quelque part sur la route française, dans une fourgonnette de tournée qui mènera sa formation vers de tout nouveaux publics. Au bout du fil, le bavard rappeur reste zen et réaliste tout en profitant de ce que la vie lui amène. « J’étais à Montréal y’a trois semaines et j’avais de la misère à me payer une passe de métro. Et là je suis “ sur Paname ”, tu comprends ? »

Parce que c’est un peu le paradoxe. Dead Obies a joué les tornades cette année, la plus récente preuve étant ses quatre trophées remportés au dernier GAMIQ. Mais les six gars restent pas mal « cassés ». Ce n’est que récemment que leur premier disque Montréal $ud est sorti en format CD, le groupe ayant longtemps préféré une combinaison du format numérique et du vinyle. Ce sont principalement les concerts qui les gardent à flot.

« L’album, c’est vraiment un succès critique, mais je te dirais sans trop défaire le mythe qu’on est vraiment plus célèbres que riches ! On se fait dire que personne ne fait d’argent avant le deuxième disque, et on est un peu impatients. Là on est des cols bleus, on est sur la route, on va juste tour the fuck out. J’ai un ami qui connaît Pagliario, et qui lui a dit : “ On est revenu à l’époque des troubadours, y’a pu personne qui vend de records, prend ta guitare pis va sur la route. ” C’est un peu ça qui se passe. »

La tempête du «franglais»

Dead Obies, comme une poignée d’autres rappeurs et musiciens, crée en mélangeant les langues française et anglaise — entre autres. Sur Trafic par exemple : « Chum, fais-le ! Get stupid même si t’as pas de raison / sip un cognac dans’ bouette avec le Doc’ Ferron ». Façon de faire qui leur a valu leur part de critiques chez les chroniqueurs de différents médias, dont Le Devoir.

« C’est sûr que ça a eu un impact, dit McCan. On a été exposé à des gens qui n’auraient pas entendu parler de nous, ç’a attisé les passions. Et les gens qui nous aimaient bien, ils se sont mis à nous aimer encore plus, à nous soutenir. C’est juste du positif. Et il ne fallait pas fuir le débat, mais s’impliquer. Parce que ça faisait partie de notre démarche, et ça faisait un bon coup de promo en même temps, c’est certain. Personnellement, j’ai l’impression qu’on a gagné une couple de combats. On est sorti la tête haute à chaque fois. »

«Montréal $ud», le livre

Dans ce contexte où leur plume est contestée, la parution toute récente d’un livre expliquant les références de l’album Montréal $ud semble un petit clin d’oeil aux détracteurs de Dead Obies, en plus d’être une guide d’écoute. Dans un français impeccable, le livre offre une explication détaillée du fil narratif des pièces et du disque, ainsi qu’une quantité faramineuse de notes de bas de page, qui expliquent les références. En prime, le lecteur pourra télécharger la version numérique du disque et consulter un glossaire, expliquant aux néophytes ce que veulent dire des termes comme « purp’», « Unos » ou « dought ».

« Le label nous proposait d’ajouter un carnet de paroles à notre table de marchandise, alors on s’est mis à buzzer là-dessus, un peu à la manière du Decoded, de Jay-Z, que j’avais vraiment apprécié et qui est un super livre de retour sur l’oeuvre d’un artiste. Et en parallèle à ça, y’a la référence à la plateforme Web Rap Genius, où les fans vont s’informer [sur le sens des paroles]. Le rap c’est une culture qui marche comme ça, c’est hyper autoréférentiel, ça a sa propre cosmogonie. »

Yes McCan a aussi vu dans le livre, également intitulé Montréal $ud, une occasion de mettre en lumière ce que les titres du disque évoquent plutôt que de nommer. « Dans la culture populaire québécoise, j’ai l’impression, on a tendance à estimer ce qui est dit de façon explicite. Et dans les textes engagés, les gens veulent entendre explicitement “ le gouvernement ”, ils veulent entendre “ drapeau ”, alors qu’il y a moyen de parler de ça sans le dire. Prends Daniel Bélanger, La folie en quatre, ça parle de l’Alzheimer mais c’est pas nommé une seule fois. »


Paris $ud?

En décembre, Dead Obies montera sur sept scènes différentes de France, passant entre autres par Nancy, Dijon, Paris et Rennes, où se tiennent les Rencontres Trans Musicales. « J’ai hâte de voir comment ça va aller, confie Yes McCan. On n’est pas connu ici, on n’a pas de nom encore, on va voir comment ça va se développer. Hier à Lille, les gens ne nous connaissaient pas, on a joué devant une trentaine de personnes. Mais à Rennes, c’est le festival où tous les bookers d’Europe vont ramasser les nouveaux concerts qu’ils vont produire dans leurs événements printaniers ou estivaux. »

Le voyage reste un pari financier certain, mais le groupe estime que le territoire européen est le meilleur coin du monde pour la progression du groupe. « On prend les risques, on y va. »

Alors c’est fini, l’idée de « work pour un p’tit pain », comme ils le rappent sur leur disque ? « Ouais ! We shall overcome le p’tit pain ! », rigole McCan.

Exemple de note de bas de page du livre «Montréal $ud»

Paroles « Ça l’air que t’es pogné dans l’trafic toué jours beubé / Low budget, mais ça l’air que t’as une grosse piscine… »

Note « Alors que la vie quotidienne en banlieue est souvent teintée d’un culte de l’apparence et d’un certain goût pour l’uniformité, il est intéressant de noter que Montréal $ud démarre sur une rumeur, un ouï-dire s’adressant directement à l’auditeur pris dans le trafic et lui révélant ses contradictions. À noter que le mot “ Trafic ” peut signifier à la fois circulation automobile et commerce de biens. »