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Récompensé par la SOCAN, Daniel Bélanger était absent mardi soir lors de la remise des prix.
Photo: Francis Vachon Archives Le Devoir Récompensé par la SOCAN, Daniel Bélanger était absent mardi soir lors de la remise des prix.

Depuis un quart de siècle, c’est leur soir. Tous ces gens qui écrivent, composent des chansons, au mieux à deux ou trois, le plus souvent dans l’extrême solitude de la création, se retrouvent… entre eux. Nombreux. Heureux du sentiment d’appartenance à cette société qui les représente, en même temps soulagés de pouvoir, à chaque table, confier leurs doléances à des frères et soeurs d’âme : lâcher prise nécessaire, exutoire de plus en plus relâché à mesure que la soirée progresse, libations aidant.

Bref, on partage, on ventile, on s’aime, on se congratule, on se dit des vérités. Et c’est ce qui a eu lieu tout au long de ce 25e gala, mardi, pas différent des précédents parce que c’était l’édition anniversaire. Un segment vidéo a lancé l’affaire, avec les anciens animateurs pour témoins, Clémence DesRochers, Vincent Vallières et autres Édith Butler en souhaitant une bonne à Michel Rivard, qui récidivait pour l’occasion : normal, c’est le meilleur pour parler d’artisanat chansonnier ET faire rigoler l’assemblée.

Un medley de « classiques de la SOCAN » et des chansons les plus jouées à la radio ces dernières années a mené à l’arrivée du grand Flybin : l’idée, comprenait-on, était celle d’un passage du flambeau, les Alex Nevsky, Marie-Pierre Arthur, Antoine Gratton, Karim Ouellet prenant le relais. Curieux moment : le contre-emploi n’est pas toujours une bonne idée, et Ouellet, on l’avouera, avait le cadre un peu petit pour Mes blues passent pu dans porte.

La faconde Rivard

Rivard a embrayé avec un commentaire un brin ironique sur les « papapa pa pa » de la chanson de Nevsky (oui, On leur a fait croire) : « Plus qu’un ver d’oreille, un boa d’oreille ». Et puis il a annoncé la couleur. « Bienvenue au gala de la SOCAN, le gala où l’on mange, où l’on boit, où l’on jase, où l’on boit encore, et personne le sait… sauf peut-être dans un article du Devoir » Rires. Minute sérieuse ensuite, pour dénoncer les coupures dans le secteur culturel : « Pour la première fois, a-t-il averti, vous ne pourrez pas partir avec les centres de table… »

Et les quelque cent lauréats — grands anciens et grands en devenir — se sont succédé sur la scène du Grand Salon, au quatrième étage du Hyatt. Par deux, par trois, éditeur au bras. Vous en trouverez la liste complète sur le site de la Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (socan.ca). Nevsky, à son tour de micro, a raconté longuement exprès la genèse de la chanson aux « papapa pa pa » : il était préparé, tout le monde a ri.

Quelques laïus de remerciements se sont ainsi distingués. « Une tape dans le dos, mais un énorme coup de pied dans le cul », a dit Koriass, tout premier gagnant en « musique urbaine ». Rivard a ironisé : « À quand un prix en musique rurale ? » Suivait le prix country : était-ce voulu ? Paul Daraîche n’a pas relevé la chose : gentilhomme, il a savouré le moment. L’hommage posthume à Georges Hamel n’était pas moins important : performance de Laurence Jalbert et Maxime Landry, témoignage de Marie Denise Pelletier. « Il ne lui manquait que ce prix-là, la reconnaissance de ses pairs. »

Même Claude Robinson, dont « le combat de 19 ans » pour de justes redevances a été dûment souligné, aura retrouvé pour l’occasion son second degré : « Je vais mener un nouveau combat, contre la chanson sexiste, mamama ma ma… » Encore Nevsky. Ce ton-là, cette sorte de gala. Gags à échos et ambiance bon enfant. Et parfois un certain vide. « J’ai pas beaucoup à dire parce que c’est moi le drummer », a badiné le batteur de Half Moon Run, Dylan Phillips (prix international).

Après le plat principal

Patrice Michaud s’est amené pour ainsi dire en catimini : soirée avancée, plat principal servi, esprits échaudés, jasette plus sonore, oreilles plus sourdes. Il a fallu qu’il dise en fin de chanson, moitié pour rire, que c’était le temps d’applaudir. L’attention est revenue quand le « prix hommage » a été remis à Michel Bélanger pour les 30 ans de l’aventure Audiogram. Élégant Bélanger, qui a retourné l’ascenseur à ses artistes : « Ma fascination pour l’oeuvre a fait que j’ai eu la chance qu’ils partagent avec moi le fruit de leur travail… »

« Prix inspiration » ? René Angelil. Qui n’était pas là, son fils Patrick oui, très ému. Il n’était pas le seul absent : Marjo, Corneille, Daniel Bélanger, Pierre Bertrand, pour ne nommer que ceux-là, ne s’étaient pas déplacés. « Par conflit d’horaire », a répété, répété, répété Rivard, un brin sarcastique. Plamondon était là, lui, recordman toutes catégories des « classiques de la SOCAN », ajoutant deux chansons jusqu’à atteindre la trentaine glorieuse. Notamment pour Moi Tarzan, toi Jane, avec Robert Charlebois, également présent. « On est quand même les deux dinosaures de la soirée », a lancé l’ineffable Luc. Qui avait apporté ses notes, relevés de ses récentes redevances d’Internet : « Coeur de rockeur, 35 cents… » La question était posée : « Comment vivre de nos chansons ? » Charlebois a renchéri : « C’est vraiment se faire manger vivant, et avec le sourire… Eh ! C’était juste pour mettre un peu d’ambiance… » Le vin a continué de couler. Un peu triste.