Cargnello sans filtre

Veut, veut pas, la plume de Cargnello est drôlement plus précise et efficace en anglais, et sur quelques titres, il réussit avec brio à raconter en peu de mots des tranches de vie et d’émotions.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Veut, veut pas, la plume de Cargnello est drôlement plus précise et efficace en anglais, et sur quelques titres, il réussit avec brio à raconter en peu de mots des tranches de vie et d’émotions.

Paul Cargnello venait tout juste de sortir dehors pour se faire croquer le portrait dans le parc Notre-Dame-de-Grâce, juste devant le petit café de quartier où le musicien nous avait donné rendez-vous. Une dame, intriguée par les grosses lentilles de la photographe du Devoir, se retourne et nous demande, le regard brillant : « Est-ce que c’est quelqu’un de connu ? »

Le succès est toujours relatif, mais Paul Cargnello n’est plus un inconnu. Vétéran de la scène musicale montréalaise, il a obtenu une certaine reconnaissance radio avec deux chansons en français, Une rose noire et L’effet que tu me fais. Sa langue maternelle est bien sûr l’anglais, mais le natif de NDG a composé ses quatre derniers disques « officiels » dans la langue de Molière, se voyant ainsi ouvrir des portes régulièrement closes un peu partout dans la province.

Revoilà Cargnello avec un dixième album, The Hardest Part Is You May Never Know, qui file à la vitesse de l’éclair. En 35 minutes, le guitariste enfile 12 chansons, cette fois-ci surtout en anglais, et qui montrent un artiste qui laisse de côté ses craintes et qui chante ce qu’il a sur le coeur à propos de son métier, quitte à froisser quelques personnes.

Comme sur la chanson Les Montréalais, où il aborde la question de la langue et celle de l’industrie musicale d’ici, pas toujours ouverte aux artistes anglo-québécois ? Il rigole encore, en grimaçant. « Les Montréalais, ça parle de stéréotypes, des mal compris, et des choses qui n’existent pas. On répète des mensonges des centaines de fois et après quelques générations, on pense que c’est vrai. Et je commence en disant : “ Je suis la menace, je suis menacé ”. Je suis anglophone et j’entends la même chose de la part des anglophones et des francophones. Et moi je joue les deux rôles. C’est une chanson que je voulais écrire depuis longtemps, mais j’avais peur du monde. Cette fois-ci je me suis dit fuck it, je vais l’écrire quand même ! »

Faire le pont

Veut, veut pas, la plume de Cargnello est drôlement plus précise et efficace en anglais, et sur quelques titres, il réussit avec brio à raconter en peu de mots des tranches de vie et d’émotions. Pourtant, The Hardest Part… a été enregistré en 12 petits jours, chacun d’entre eux voyant se créer une nouvelle chanson. Et là où les mots sont amers, la musique est drôlement efficace, accrocheuse.

« Tout est parti d’une chanson qui s’appelle Sidewalks Curl, c’est une chanson très punk, avec un peu de Tom Waits. Ç’a donné le ton. Avec les beats qui sont faits avec desloops, des échantillons, le disque a un côté très maintenant ”, même s’il fait référence au passé, à la musique que j’aime, au blues, la musique des années 1960, 1970. J’ai souvent dit que j’essayais de faire un pont entre le punk et le reggae, mais cette fois-ci j’aitrouvé un pont entre toutes les périodes de ma carrière, on dirait. »

Sur scène, Paul Cargnello ne jouera pas avec son groupe The Frontline, car il a plutôt décidé de tenter le coup en formule homme-orchestre, en harmonie avec la manière avec laquelle il a enregistré ce disque. Il ne sera accompagné que d’un batteur. « C’est une tradition blues, comme Johnny Hooker ! Je joue le kick drum et le high hat, ma guitare est modifiée pour que je puisse jouer la basse en même temps, j’ai un harmonica et je chante. Ça m’a pris beaucoup de temps pour répéter, mais man, ça marche. »

Une scène «pathétique»?

Sur sa pièce Les Montréalais, Paul Cargnello dit : « Je suis qui je suis sur cette scène pathétique ». L’est-elle vraiment ? « Un peu. Au Québec, regarde la façon dont on gère l’industrie de la musique : on sépare tout. C’est compliqué pour un artiste comme moi d’être en magasin. Où est-ce que tu me places ? Chez Archambault y’a le côté francophone et le côté anglophone. Tu fais quoi avec mes albums, ma carrière, avec un artiste comme moi ? Et les bourses. Et regarde les bourses, c’est défini par les langues. Si tu tombes entre les deux, y’a pas de bourses. C’est aussi la même chose pour les labels, plusieurs ne sortent pas de disques en anglais. Et dans quelle radio tu vas jouer si tu sors quelque chose en anglais ? On manque d’ouverture d’esprit au Québec. »

J’ai souvent dit que j’essayais de faire un pont entre le punk et le reggae, mais cette fois-ci j’ai trouvé un pont entre toutes les périodes de ma carrière, on dirait.