Vincent Vallières: rendez-vous Place des Grands Albums

Photo: Francis Vachon Le Devoir

Mardi, c’était Stéphanie Lapointe qui jetait en pâture le matériel entier de son nouvel album, dans un spectacle en tout début de rodage. Et jeudi soir, pari fou pour pari fou dans la meilleure tradition du festival de chanson Coup de coeur francophone, c’est Vincent Vallières qui se lançait dans la sarabande des albums joués intégralement, tel un Bruce Springsteen ou un Brian Wilson. Pas rien. Ses quatre derniers, au grand complet. Deux par spectacle, dans l’ordre chronologique, en deux soirs consécutifs. Titre clin d’oeil : Face A/Face B. Comme dans le temps pas si révolu des vinyles. Jeudi, on avait la Face A, c’est-à-dire : en première partie, la totale de Chacun dans son espace, disque paru en 2003, et après la pause, Le repère tranquille, estampillé 2006.

« Y en a qu’on a pratiquement jamais joué live », a prévenu Vallières, visiblement fébrile et l’avouant. « Pas de téléprompteur », a-t-il précisé : ç’allait se vivre sans filet, et advienne que pourrait. Une « soirée imparfaite » où, forcément, il n’y aurait « pas vraiment de surprises ». D’accord, Vincent. On savait. On était même là pour partager cette expérience casse-gueule, unique et exaltante. Une voix hors champ a résumé l’année 2003, et c’était parti comme à l’époque. Si proche et si lointaine à la fois. Hier au soir, Le temps passe, Juliette, ça y allait comme dans l’auto quand le CD y jouait, avec surcroît d’appétit et d’énergie : instantanément, nos compères, Vallières, André Papanicolaou, Michel-Olivier Gasse, Simon Blouin, avaient l’âge qu’ils avaient en même temps que l’âge qu’ils ont, et ça décuplait le plaisir.

Et le Lion d’Or tout plein chantait, chantait, tout Manu, tout OK on part, l’album était tranche de vie collective et dûment célébrée : ce public dans la jeune vingtaine était ado en 2003, et les chansons, les succès autant que ce qu’on appelle les « chansons d’album », leur sortaient du corps et du coeur. J’avais oublié, moi, à quel point cet album était juvénile et rock, et Vallières a d’ailleurs souligné que la phrase « c’est pas parfait mais c’est moins frette qu’une branlette su’l’Internet » dans la chanson Tom donnait la mesure du temps passé et de ce qu’il ne dirait plus pareil aujourd’hui : son fils de cinq ans, d’ajouter le père de famille de Magog, a voulu savoir ce que l’expression voulait dire…

Ça tenait du conventum de génération, déjà, pour ces jeunes gens : la nostalgie vient vite en ce siècle immortalisé à chaque instant, et des selfies réunissaient des groupes d’amis retrouvés, durant la pause. Vallières, lui, se souvenait de Bruel, plus spécifiquement de la chanson Place des Grands Hommes, ce lieu où des potes s’étaient « donné rendez-vous dans dix ans ». Pour peu que l’on s’abandonne à ses souvenirs, c’était par moments franchement émouvant.

Ça me faisait drôle, moi, de retrouver la chanson d’Éric Goulet, Chacun dans son espace, telle que d’abord connue dans la version de Vallières : Goulet l’a reprise en main depuis, enregistrée sur son premier disque country, et la fait dans tous ses shows, de sorte que j’entendais la mouture Vallières comme une adaptation… préalable. En onze ans, la chanson a retrouvé le chemin de son auteur-compositeur. Encore une mesure du temps passé.

En deuxième partie, on mesurait, justement, l’évolution du son Vallières, entre 2003 et 2006 : du rock presque hard, on était passé au jingle-jangle de la guitare Rickenbacker, façon Byrds, un folk-rock plus fédérateur mais nettement moins rentre-dedans. On avait gagné en accessibilité, perdu en poigne, c’était curieux de le constater, il fallait les deux albums à la suite pour s’en rendre compte. Vallières avait aussi peaufiné son art de la narration, et de Café Lézard à La toune à Gasse, un univers se mettait en place. Et les gens chantaient plus que jamais : on n’était plus loin de l’explosion grand public de l’album suivant, Le monde tourne fort, l’album d’On va s’aimer encore. Mais ça, ce sera l’histoire du spectacle de ce vendredi, la Face B où Vincent et les siens donneront ce disque-là et le plus récent, Fabriquer l’aube. Le temps d’un dernier rendez-vous, Place des Grands Albums.