La hantise du temps

Chez Fred Pellerin, le rapport au temps s’est toujours avéré d’une importance capitale.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Chez Fred Pellerin, le rapport au temps s’est toujours avéré d’une importance capitale.

Le célèbre lutin de la parole lance Plus tard qu’on pense, son troisième disque de chansons. C’est l’histoire du temps qui passe, qui presse, qui pousse : une création qui s’insère en parfaite continuité avec les précédentes, car si le conteur plonge dans l’exubérance des mots, le chanteur ramène aux lenteurs de sa tendresse sur une musique chansonnière qui assume sa québécitude et ralentit le temps, hors des modes passagères. À la base, un passeur, sa guitare et ses mots, puis quelques habillages sobres et superbes de son vieux complice Jeannot Bournival. Enfin cette thématique qui s’est imposée naturellement et les Portelance, Cyr, Vigneault, Faulkner et même Tom Waits qui s’invitent au bal de l’histoire.

« J’ai cette hantise du temps qui passe et qui nous glisse dans les doigts, affirme la figure de Saint-Élie-de-Caxton. Je travaille à partir d’une tradition orale. Et quand je fais des contes, je travaille sur la mémoire. J’ai trois enfants qui grandissent devant moi à une vitesse hallucinante. Ça met du concret sur le temps. »

Chez Fred Pellerin, le rapport au temps s’est toujours avéré d’une importance capitale : « Déjà au début de mon premier spectacle La belle lurette, j’expliquais que ça se passait dans le temps où il y avait du temps. Dans le film Babine, le personnage semait une montre de poche, puis il poussait une horloge. Il y a eu aussi L’arracheuse de temps. Ce thème-là est un peu partout. Et ce n’est pas en figure métaphorique ou en sparage poétique. Il est là parce que je le côtoie chaque jour. »

Plus tard qu’on pense débute par la pièce-titre et des paroles de René-Richard Cyr. « Avançons dans le temps. Tu veux pas disparaître. Puis moi non plus », chante le Fred national. Plus tard, il livrera une version intimiste et aérée de Cajuns de l’an 2000, une référence de Steve Faulkner au prochain Grand Dérangement. Est-il trop tard pour le Québec ? « Il y a cette affaire-là qui est un “plus tard qu’on pense” collectif. Je sais pas s’il est trop tard, mais en tout cas, il est plus tard qu’on pense. Sur Silence, j’avais fait Mommy de Pauline Julien, dans laquelle un enfant parle anglais et demande à sa mère : “Pourquoi tu chantes Fait dodo ? Pourquoi les noms de famille sont francophones ?” Les Cajuns de l’an 2000 vient entrouvrir la même porte. Comme si un jour, un enfant pourrait poser ces questions-là. C’est un possible cauchemar pour moi. »

Le temps est également affaire de filiation. Dans De fils en père, il est question de générations. Dans d’autres titres, le même temps occupe un espace plus personnel : le temps qu’on ne prend plus pour voir le soleil se lever, le temps du silence, le temps rapide pour tirer le maximum avec un minimum, le temps de ne pas vouloir tomber en amour, de tomber en amour, puis de se quitter. Le disque débute avec le son de la crinque de l’horloge et finit par son bang. Entre les deux : les cadences de la vie simple, le monde sonore très mélodique et plutôt dénudé, parcimonieusement habillé de violon et violoncelle, ponctué de guitare, de banjo, de mandoline et d’harmonica folk, de lapsteel atmosphérique, de quelques pulsations plus sales, de piano minimaliste et de quelques éléments forains, loufoques ou absurdes. Un disque qui fait du bien, tout simplement. Avec des mots très différents de ceux du conte.

Le passeur raconte : « Le langage du conte pour moi, c’est le langage éclaté, l’explosion. C’est le trop, le surplus. C’est de dire huit mots pour dire une affaire. Pis dans la chanson, c’est l’inverse. Tu fais une petite image avec trois mots et il faut qu’elle dise mille affaires. T’es dans l’économie, c’est plus structuré. Ça va couvrir une autre zone dans le spectre. Dans le spectre émotif, disons. » Même que les chuchotements de la dernière pièce du disque rappellent les climats de la regrettée Barbara : « Ah oui ? C’est l’arbre à Barbara. Barbara de Caxton », rigole-t-il.

Plus tard qu’on pense

Fred Pellerin, Tempête, distribué par DEP, disponible le 18 novembre

1 commentaire
  • Robert Santamaria - Inscrit 14 novembre 2014 10 h 04

    Un très beau cadeau ce matin

    Merci pour cette belle écoute gratuite qui me permet l'attente de sa sortie pour me le procurer afin de l'écouter à mon loisir.