La fine dentelle des «Amours parallèles»

Avec Les amours parallèles, Stéphanie Lapointe fait la conquête de sa liberté et vole de ses propres ailes.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Avec Les amours parallèles, Stéphanie Lapointe fait la conquête de sa liberté et vole de ses propres ailes.

L’intention ? En faire peu. Moins que ça. Encore moins si ça se peut. Oui, mettre à contribution toutes sortes de beaux instruments, harmonium ici, magique thérémine là (joué par Albin de la Simone), mais que ce soit des sons que l’on sent plus que l’on entend. La musique en filigrane. Laisser à la voix de Stéphanie la part belle au-dessus, douce mais pas diaphane, sur le bord de s’envoler mais présente, portant les mots. Comme dans la chanson qui ouvre Les amours parallèles, qui a pour titre L’oiseau mécanique et qui est un miracle d’effleurement d’un sentiment profond, à la manière si juste de Philippe B : « Adieu cage dorée / J’ai le ciel à embrasser / J’ai des ailes à déployer… »

C’est une chanson d’amour, de fin d’amour. Difficile de ne pas entendre la chanteuse mesurant à son troisième album le nouvel espace de sa liberté, sortie de la « cage dorée » de son contrat d’ancienne staracadémicienne avec les Productions J, dorénavant chez Simone Records auprès de Louis-Jean Cormier, des Hay Babies, de Forêt. Je mentionne le duo Forêt à dessein : ce sont les tourtereaux de Forêt, Joseph Marchand et Émilie Laforest, qui ont réalisé Les amours parallèles.

Remarquez, Joseph avait coréalisé Donne-moi quelque chose qui ne finit pas, Émilie était là, mais la sensation de voler de ses propres ailes est indéniablement libératrice. « C’est la permission du dépouillement, pour moi, la possibilité d’enregistrer comme on ne le fait plus, avec la voix très en avant comme dans les disques de Françoise Hardy. De façon que, même en chantant tout doucement avec ma petite voix, on entende toujours les textes. C’est ma référence absolue, Françoise Hardy, j’ai dû la nommer deux mille fois en studio… Et Jane Birkin, aussi. »

Le clan des orfèvres

Elle en chante une, de Jane, justement, pas la plus connue : Pourquoi. Une merveille. L’une des dix merveilles de cet album de fine dentelle. « Pour moi, l’histoire de l’album commence en 2009, la fois où j’ai fait la première partie de Jane Birkin [dans son spectacle des FrancoFolies]. On avait décidé de présenter mes chansons avec un très léger accompagnement acoustique : j’étais tellement bien, je me suis dit alors qu’au prochain projet, je voulais ça. » S’appartenir complètement, c’est la folle exigence : elle a demandé aux plus fins ciseleurs, aux orfèvres de l’émotion pas trop ornementée, Philippe B, Jimmy Hunt, Stéphane Lafleur, Philémon Cimon, des chansons qu’elle pourrait donner avec presque rien autour : « C’est comme demander la lune, un peu… »

Et elle a eu la lune, parce qu’elle leur a dessiné la lune telle qu’elle s’y voyait : « Avec Philippe, avec chacun, on a tellement parlé, la direction devenait tellement claire : leurs chansons pour le disque correspondaient exactement à l’idée que je m’en faisais. Quand Philémon est arrivé, en fin de projet, il a trouvé son filon, c’était tout simplement la place qui restait. Toutes les chansons ont trouvé naturellement leur place dans mon puzzle émotionnel. »

Ça donne cet album délicieux et intemporel, où les mélodies sont à la fois rafraîchissantes et familières, avec juste ce qu’il faut d’habillage pour chaque occasion. L’intro de cordes dans la ballade patwatsonesque Not a Moment too Soon de Leif Vollebeck, la batterie et les choeurs masculins dans la presque libertine La fuite de Jimmy Hunt, les unissons de Stéphanie et Philémon s’ouvrant en harmonie dans l’exquise De mon enfance, les guitares à la Moustaki dans la chanson-titre, le cor anglais si solennel dans Nous revenons de loin, la chanson de Stéphane Lafleur qui clôt l’album comme on rapièce un coeur : « Hier s’attarde / Évidemment / Il gruge nos côtes / Comme marée / Mon amour ». Du bel ouvrage. « C’est de la broderie, tout ça, mais de la broderie à plusieurs… »

Les pistes ont été enregistrées en prise directe, la précision dans le jeu d’ensemble résultant d’une manifeste volonté de retenue autour de la voix de Stéphanie : en faire moins que moins, ça demande de la concentration. « Joseph aurait pu fabriquer tout ça par morceaux, mais à la place, on a demandé à tout le monde de faire ses devoirs, et au moment des sessions, chacun était tellement conscient de l’intention qu’il y a eu un état de grâce : on entend des musiciens qui s’écoutent les uns les autres et qui m’écoutent, et que j’écoute. »

Elle s’écoute parler et pouffe d’un rire de petite fille. « Faut pas exagérer non plus. Ça marchait pas tout le temps : il y a eu des journées sans rien de bon. Mais on revenait le lendemain et ça se passait. On avait l’essentiel, je pense : les bonnes chansons, les bons collaborateurs. Après ça, tu fais confiance à la vie. » Et à Françoise Hardy.


Stéphanie Lapointe - Les amours parallèles

Les amours parallèles

Stéphanie Lapointe, Simone Records, En spectacle le mardi 11 novembre à 20 h au Cabaret du Mile End dans le cadre du Coup de coeur francophone.