Une nouvelle vague secoue le hip-hop québécois

Le trio montréalais Loud Lary Ajust fait partie du Rap Queb Money Tour qui s’amorce ce mercredi.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le trio montréalais Loud Lary Ajust fait partie du Rap Queb Money Tour qui s’amorce ce mercredi.

Ce n’est pas une famille très définie ou même réfléchie, mais le rap québécois voit éclore une série de groupes partageant une vision les distinguant du hip-hop local plus classique. Le Devoir a rencontré les groupes Loud Lary Ajust et Eman X Vlooper, qui partiront en tournée avec Koriass pendant le Rap Queb Money Tour.

« Rap queb, tu m’endors », fait claquer le vétéran rappeur Eman sur sa pièce Mantra, portée par les rythmes mystérieusement mélodiques de son acolyte Vlooper. Le duo de Québec, sorti de la cuisse de leur collectif Alaclair ensemble, a lancé au début du mois de septembre un disque tout sauf endormant, intitulé XXL. Leur son stimulant puise assez peu dans les échantillons classiques, le propos n’est pas geignard, les références sont à la fois populaires et érudites, et leur langue pige de temps en temps dans le dictionnaire de Shakespeare.

Les rythmes, la langue, les références, voilà quelques marqueurs qui, maniés à différentes intensités, unissent Eman et Vlooper à une bonne poignée de groupes d’ici : Dead Obies, le collectif K6A, Koriass — qu’on a vu au Gala de l’ADISQ avec Angèle Dubeau —, Alaclair ensemble et Loud Lary Ajust, pour ne nommer que ceux-là.

Le trio montréalais Loud Lary Ajust (LLA), justement, vient de lancer son album Blue Volvo sur étiquette Audiogram — qui surprend en s’associant à un premier groupe hip-hop d’ici depuis Loco Locass, en 2000. On retrouve chez les rappeurs Simon Cliche et Laurent Fortier et leur fabricant de rythmes, Alex Guay, les mêmes ingrédients que chez Eman, mais dosés différemment.

« Avec Eman et d’autres, on est des gens de la même école, qui ont la même façon de voir le rap mais qui ne le font certainement pas de la même façon, dit Laurent “ Lary ” Fortier. Si on était aux États-Unis, personne ne dirait qu’on se ressemble. Mais on s’unit par le fait qu’on ne ressemble pas au rap québécois. »

Sa tuque sur la tête, le plus discret, Alex « Ajust » Guay, ajoute son mot. « On est comme des collègues, comme les policiers, les ambulanciers et les pompiers, lance-t-il en faisant rigoler toute la tablée. Ce sont des gens qui se connaissent, qui ont une culture commune, mais qui sont quand même des entités distinctes. »

Eman, qui a commencé à rapper avec le groupe Accrophone et qu’on a souvent vu à la batterie avec Karim Ouellet, estime que cette espèce de communauté partage d’abord et avant tout un je-ne-sais-quoi tourné vers l’avenir, avec une esthétique sonore cohérente.

Rap bilingue

Cette nouvelle mouvance hip-hop jongle souvent avec le français et l’anglais dans l’écriture des pièces. Eman, par exemple, utilise ce bilinguisme ou ce franglais avec une certaine parcimonie, alors que les gars de LLA foncent dans cet amalgame la pédale au plancher.




Pour Eman, « c’est très naturel, c’est un truc que je faisais déjà sur les premiers tapes d’Accrophone, mais que j’ai plus poussé en travaillant avec Maybe Watson », son collègue rappeur dans le groupe Alaclair ensemble.

Reste que l’anglais d’Eman en est un simple, « de coin de rue », et la majorité de ses phrases sont en français. « Moi et Vlooper on se débrouille en anglais, même qu’on est allé à New York récemment [au CMJ] et c’était correct. On a jasé avec Lisa LeBlanc qui disait qu’écrire en anglais, c’était plus tough pour elle, elle devait changer de mode. Moi j’écoute beaucoup de musique en anglais, mais après avoir écrit une toune et demie, je redirais les mêmes affaires ! Je pourrais pas faire une poésie vraiment élaborée en anglais. »

Du côté de LLA, le ratio des deux langues est pratiquement égal dans les titres de l’album Blue Volvo. « C’est pour des raisons esthétiques, c’est une affaire de style, explique Lary. Évidemment on écoute du rap américain, peu importe son époque ou sa vibe, mais ce qui est intéressant c’est de mélanger ces influences-là avec notre langue, utiliser des expressions et les faire rimer avec des mots québécois. Ça crée des possibilités de rimes qui n’existent pas encore. »

Des exemples ? Ajust se lance : « Ben, comme faire rimer “ faire une offre ” avec “ fair enough  ». Ailleurs sur la pièce titre de leur disque, ils récidivent. « J’garde une couple de connexions à Ahuntsic/Y’ont toujours les remèdes maison quand j’feel home sick ».

Et on mélange encore

Et en plus du mélange des langues, on sent aussi poindre chez cette génération de groupes hip-hop un mélange de références, qui sont à la fois très ancrées dans les lieux communs du rap mais aussi souvent teintées de clins d’oeil assez érudits, souvent au sujet d’arts ou d’écrits plus « savants ». LLA, par exemple, évoque dans la chanson XOXO des Lexus et des Mercedes Benz, mais aussi Le surhomme de Nietzsche, une toile de Degas et une série de tableaux de Marc Séguin.

« Y’a rien de prétentieux dans ce que je vais dire, mais j’aurais tendance à expliquer ça par le contexte socioculturel duquel on est tous issus, des jeunes garçons de bonne famille, qui ont un intérêt pour la culture, et ça donne ce rap-là, dit Loud. Ça pousse artistiquement au même niveau, quoiqu’encore, chacun d’entre nous fait sa propre affaire avec ça. »

Sur XXL, Eman, lui, cite Miles Davis, Michel Rivard, et surtout Richard Desjardins. « Il est immense, y’a des parties carrément inspirées de ses chansons à lui. Et pour le mélange, ça vient de mon père, qui était un ancien musicien de jazz underground, qui pouvait me parler d’Elvin Jones pendant 45 minutes, mais tout en étant le monsieur de Limoilou, qui parle gras. »

Les deux groupes, appuyés par la tête d’affiche Koriass, prendront part à la tournée Rap Queb Money Tour, qui débutera mercredi au théâtre Granada à Sherbrooke et qui s’étalera sur huit dates au Québec, dont au Club Soda à Montréal le 8 novembre dans le cadre du Coup de coeur francophone. « Y’a trois bons albums à défendre, y a pas un maillon faible dans le lot »,conclut Ajust.

Rap Queb Money Tour

En tournée du 5 novembre au 20 décembre dans huit villes du Québec. Tous les détails à www.rapquebmoneytour.com

D’autres choix rap au CCF

Vendredi 7 novembre: Bobby One et Les r’tardataires

Samedi 15 novembre: Dj Horg, 20 ans de hip-hop, avec entre autres Samian, Anodajay, Maybe Watson, Filigrane et D-Track
5 commentaires
  • Christian Méthot - Inscrit 5 novembre 2014 07 h 29

    Du bon son!

    Merci pour cet excellent article et ces bonnes références; ça faisait longtemps que j'avais pas connecté avec du bon son comme ça!

  • Réjean Guay - Inscrit 5 novembre 2014 09 h 28

    Encore des Québecois qui chantent < in globish > , c'est le < song money > .
    Je ne vois pas le rapport de parebté entre le Québec et ce < Rap Que Tour > .
    Basta ! Assez de défroqués linguistiques !

    • Christian Méthot - Inscrit 5 novembre 2014 12 h 24

      Encore un nationaliste puriste qui ne connaît rien au Rap et au Hip Hop qui vient dénoncer quelque chose qu'il ne comprend pas.

      Et ce n'est pas parce que vous ne voyez pas de lien de parenté entre le Québec et le « Rap Que Tour » qu'il n'y en a pas. Mais de toute manière, faut-il avoir un lien de parenté avec le Québec pour y être bienvenu?

  • Gilles Lachance - Abonné 5 novembre 2014 11 h 32

    Francophone?

    En effet un son qui coule bien! J'ai par contre un gros malaise à parler d'un coup de coeur francophone. Pourquoi ne pas parler ici de rap anglo avec influences francophones? Est-ce que les gars de LLA en seraient offusqués?.. surement pas. Ils puisent ici dans leur source d'inspiration américaine, comme ils l'affirment eux-mêmes et y ajoutent des touches de leur culture d'origine.

    Ils sont bien libres de faire ce qu'ils veulent et c'est très bien comme ça. Ce sentir obligé par contre de classer leur musique comme étant francophone simplement parce qu'ils sont francophones est complètement tordu. Malgé tout, bravo les gars.

  • Michel PROVOST - Inscrit 5 novembre 2014 15 h 27

    Louisiane

    Quand nous partirons pour la Louisiane, Anne ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir. (Gilles Vigneault)