Les arènes de l’amour

La reprise de 2014 de Carmen repose sur Anita Rachvelishvili, qui présente une animalité instinctive, et non pas jouée.
Photo: Ken Howard Metropolitain La reprise de 2014 de Carmen repose sur Anita Rachvelishvili, qui présente une animalité instinctive, et non pas jouée.

La projection dans les cinémas en direct du Metropolitan Opera, samedi, de Carmen de Bizet s’est révélée une expérience passionnante et très instructive.

On rappellera que cette nouvelle production de Richard Eyre, qui remplace au répertoire du Met la Carmen de Zeffirelli, a été commanditée par Jacqueline Desmarais. La première avait vu, en 2010, les débuts de Yannick Nézet-Séguin dans la fosse new-yorkaise. La distribution réunissait alors Elina Garança, Roberto Alagna, Barbara Frittoli et Teddy Tahu Rhodes, que du « beau monde » à une époque où l’apparence physique des chanteurs prime de plus en plus leurs capacités vocales. Le dispositif scénique joue sur des dispositifs concentriques (fragments d’arènes) qui se referment plus ou moins sur les personnages.

De ce point de vue, la reprise de 2014 repose sur la Géorgienne Anita Rachvelishvili, Carmen plus plantureuse, qui ne fera pas la couverture des magazines féminins, mais qui a en elle, ô combien (!), le personnage, qu’elle exsude par tous les pores de sa peau. Contrairement à Garança, cette animalité est instinctive et non pas jouée.

Le choix de Rachvelishvili est d’autant plus judicieux que la voix est extraordinairement adaptée au rôle, avec des graves monumentaux mais pas poitrines ou tubés comme chez Elena Obrastsova, qui polluait la Carmen de Carlos Kleiber à Vienne dans les années 70. J’ai très hâte de voir Anita Rachvelishvili distribuée en mezzo d’un Requiem de Verdi : elle a l’exacte voix de sibylle que j’espère y entendre depuis des décennies.

À ses côtés, le Letton Aleksandrs Antonenko est ce que j’appellerai une « discrète calamité ». La voix est superbe et puissante, mais il n’a guère d’idée de ce qu’il interprète et, surtout, une très fâcheuse tendance à chanter un rien au-dessus de la note quand il doit jouer un peu la comédie. Sans recourir à Alagna, il y a aujourd’hui une pépinière de jeunes ténors français au sein de laquelle une institution aussi équipée de conseillers que le Met devrait puiser. Anital Hartig en Micaela et Ildar Abdrazakov en Escamillo ont été parfaits, de même que Pablo Heras-Cassado, qui a insufflé au spectacle, dès l’ouverture, une tenue et une flamme encore supérieures à celles de Yannick Nézet-Séguin. Le début du IIe acte (« Les tringles des sistres tintaient ») était anthologique.

Le sujet d’intérêt principal, qui fera, on l’espère, l’objet d’un bilan circonstancié au sein de l’institution, fut le filmage du spectacle. Le générique a fait apparaître le nom de Matthew Diamond comme réalisateur vidéo. Il est possible de comparer son remarquable travail avec la captation de Gary Halvorson en 2010, documentée en DVD. L’esthétique de Diamond privilégie une découpe nettement moins nerveuse, un cadrage un peu plus large, l’absence d’effets de travelling et la minoration des contre-plongées, péché mignon pédant de l’esthétique Halvorson. On souhaite à Matthew Diamond un brillant avenir au sein du projet Met Live in HD : il a compris que le directeur vidéo n’était pas là pour surimprimer une mise en scène à celle qu’il est chargé de documenter.

Carmen

Opéra de Georges Bizet en direct du Metropolitan Opera, samedi 1er novembre. Avec Anita Rachvelishvili (Carmen), Aleksandrs Antonenko (Don José), Anita Hartig (Michaela), Ildar Abdrazakov (Escamillo). Choeurs et Orchestre du Metropolitan Opera, Pablo Heras-Casado.