Le triomphe tout frais d’Alex Nevsky

Alex Nevsky a remporté 3 Félix au cours de la soirée: album pop, interprète masculin et chanson populaire de l'année.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Alex Nevsky a remporté 3 Félix au cours de la soirée: album pop, interprète masculin et chanson populaire de l'année.

Trois fois le Félix pour… Alex Nevsky. Alex qui ? Nevsky, voilà qui. Trois trophées rien que pour lui. Pardonnez la répétition : il faut que ça s’imprime dans les esprits, que ça pénètre dans les salons. Alex Nevsky. Album pop de l’année : Himalaya mon amour, d’Alex Nevsky. Interprète masculin de l’année : Alex Nevsky. Chanson populaire de l’année : On leur a fait croire, d’Alex Nevsky.

Mesurons. Album pop, on le donnait pas mal gagnant, même si la belle-babiole-au-nom-de-chansonnier aurait pu aller au Fancy Ghetto d’Alexandre Désilets, voire au Fabriquer l’aube de Vincent Vallières. Mais si le vote avait favorisé Vallières, si valeureux soit le disque, on aurait dit : choix conservateur. Là, on dit : audace. Interprète masculin de l’année ? Souvent, c’est la catégorie où l’on reconduit au podium, où l’on aime ce qu’on aimait déjà. Voyez Marie-Mai, qui a été reconduite interprète féminine de l’année, comme si ça allait de soi. Mais Nevsky ? Plutôt que Daniel Bélanger, Serge Fiori, Éric Lapointe, Vallières ? C’est un geste. Un mouvement. Un pont franchi.

Et s’ajoute la chanson populaire de l’année, pour bien marquer le pas : On leur a fait croire, préférée à tout ce qui est consensuel. En lice, il y avait Tout le monde en même temps, la rassembleuse de Louis-Jean Cormier ; L’amour, c’est pas pour les peureux, l’hymne de Vallières ; Mappemonde, la chanson belle à pleurer des Soeurs Boulay ; et les autres très populaires chansons des Brigitte Boisjoli, Valérie Carpentier, etc. Ce n’est pas rien. C’est dire ceci : notre chanson est rendue là.

Ce n’est pas rien non plus que le Félix de la « révélation de l’année » soit décerné à Klô Pelgag : une vraie de vraie révélation, cette chanteuse insaisissable et inclassable, encore inconnue ailleurs que dans l’industrie il n’y a pas longtemps. Elle a frappé fort, ainsi qu’en témoigne son spectacle en ouverture du prochain Coup de coeur francophone, elle rayonne déjà en Europe. Briller à ce point, à cette vitesse, ça laisse en plan des pas n’importe qui dans la catégorie : Émile Proulx-Cloutier, les Hay Babies, entre autres.

De manière tout aussi notable, le Félix du « groupe de l’année » a été attribué aux Soeurs Boulay. Pas de vote-réflexe cette année dans les bulletins électroniques, ni Kaïn ni Les Trois Accords, et encore moins Mes Aïeux, même pas en nomination. D’accord, c’est le Punkt de Pierre Lapointe qui a été récompensé parmi les spectacles de l’année (auteur-compositeur- interprète), et non pas celui des Soeurs Boulay (pas plus que ceux de Daniel Bélanger et Vallières, d’ailleurs), et le Punkt de Lapointe était trop spectaculairement ludique pour passer outre, mais n’empêche : Soeurs Boulay, groupe de l’année, c’est une victoire qui rafraîchit la catégorie. Et un p’tit émoi personnel, si je puis me permettre : les Soeurs Boulay m’ont fait trop de bien au coeur. Alors, j’applaudis.

Pas sans Philippe B

Applaudissons tous ensemble, tiens : cette fois-ci, les membres votants de l’association n’ont pas loupé Philippe B comme la fois d’avant (Pierre Lapointe, faut-il rappeler, avait hurlé parce qu’on avait ignoré les Variations fantômes) : le très significatif Félix de l’« auteur ou compositeur de l’année » est donc allé à monsieur B pour Ornithologie, la nuit. La catégorie était relevée à l’extrême : s’y trouvaient aussi Jimmy Hunt (déjà fort de deux victoires à L’Autre gala de mercredi dernier), l’étonnante Klô, ainsi que deux forts en thème, David Marin et Proulx-Cloutier.

S’il avait fallu que Philippe B obtienne aussi la palme pour l’« album de l’année–folk », par dessus le reste, ç’aurait été la révolution dans le palais : ce n’est pas arrivé. Mais personne ne se plaindra que ce Félix-là ait échu à quelqu’un d’aussi estimable que Patrice Michaud et à un album aussi passionné que Le feu de chaque jour. À chaque époque son Michel Rivard, pourrait-on dire s’il n’y avait pas encore un Michel Rivard dans le paysage, encore actif et pertinent. Disons qu’il y en a deux, alors. Nos grands artisans.

L’ADISQ prévisible ? Encore un peu, quand même. Après les Félix de mercredi (meilleur vendeur, meilleure réalisation avec Marc Pérusse), le retour inespéré de Serge Fiori lui a également valu le Félix de l’album de l’année, dans la case « adulte contemporain » très passe-partout. Ça lui en fait quand même trois au strict total, autant que Nevsky dans l’absolu, mais c’est autant le Fiori d’antan que le Fiori d’aujourd’hui qu’on remercie là. Dans le même ordre naturel des choses, on signalera le deuxième Félix obtenu par Le chant de Sainte-Carmen de la Main, cette fois pour le spectacle, après celui de la bande sonore originale, glané à L’Autre gala.

Et l’on se lèvera debout comme tout Wilfrid-Pelletier dimanche soir pour saluer la formidable carrière de Michel Louvain, qui a enfin obtenu son Félix hommage. Comme quoi, s’il était plus que temps de changer la donne à l’ADISQ, il n’était pas trop tôt pour célébrer la première grande idole de la chanson d’ici. Du renouveau d’avant-hier au renouveau d’aujourd’hui.

Le Gala : les mots ont manqué

« C’est débile… », a répété Alex Nevsky à sa troisième présence au micro. Il l’avait dit aussi la deuxième fois, mais avec un avertissement assorti : « Je dirai pas grand-chose d’intelligent… » Lui demandait-on ? Sa sorte de pop lui a valu trois Félix, ça en disait bien assez long. La pop doit-elle porter un message quand elle reste dans les têtes ? Il s’agit d’abord de charmer, et c’était en cela la soirée des chanteurs de charme, d’avant-hier à aujourd’hui : il n’y avait qu’à voir la haie d’honneur des Maxime Landry, Mario Pelchat et autres Jean-François Breau rendant hommage à Michel Louvain.

Sans un Vincent Vallières ou un Émile Proulx-Cloutier appelés au podium, il fallait s’en remettre à un Philippe B un brin intimidé, à des Sœurs Boulay en pleurs, à une Klô Pelgag cultivant son étrangeté tellement exprès que les coutures dépassaient, à un Fiori heureux d’être content de reconnaître tout le monde… On aura partagé leur bonheur, en l’absence de moyens pour l’exprimer. L’émotion, c’est l’émotion, ça coupe les compléments d’objet direct.

C’est en début de gala qu’on nous a dit des choses dignes d’être entendues. Mentionnons : un Patrice Michaud éloquent et généreux ; un Louis-Jean Cormier trouvant les mots justes à la fois pour parler de Félix Leclerc et se plaindre de « l’appellation incontrôlée » de la catégorie d’album de l’année « adulte contemporain » ; un Louis-José Houde évidemment préparé au quart de poil qui racontait comment il a « perdu sa virginité » en écoutant Je suis cool, de Gilles Valiquette ; et peut-être surtout un René Richard Cyr, qui a eu en allant chercher le Félix pour le spectacle Sainte Carmen de la Main une grande phrase : « Le Québec a le droit d’exister, c’est à nous, les artistes, de l’aider à s’en rendre compte… »

Autrement, on avait la musique, ces chansons écourtées ou pas (petits bouts de Proulx-Cloutier ou Lisa LeBlanc, mais prestation complète de Half Moon Run), ces mélanges de genres pas toujours heureux, mais, cette fois-ci, étonnants. Oui, Vallières avec Misteur Valaire (Misteur Vallières ?), Koriass avec Angèle Dubeau, c’était parfaitement complémentaire.